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POLITIQUE FICTION

22 AOÛT 2020

Errance partisane et crédulité populaire

 

Par Najib BENSBIA - La conjoncture politique n’est pas à ce genre de réflexion, tant la communauté humaine fait face à une pandémie exceptionnelle et décapante à maints égards. Mais devrait-on pour autant se flageller sur l’autel de l’inespérance, pour ne pas dire le désespoir et la mise en hivernage inamovible de l’ambition, somme toute conductrice énergétique de l’essence humaine ! Il serait fort dommageable de le penser, sinon de le croire, tant la meilleure arme contre ce qui assomme notre entendement est justement la réactivation salutaire de l’espoir.

C’est en ce sens que l’on voudrait ici replonger dans le politique factuel qui ne remue plus le pays, à savoir ces acteurs par qui la politique est en sommeil ahurissant. Car, l’on ose croire que le parterre partisan marocain est en phase de réfléchir aux élections à venir, celles de 2021, qui devraient ‘’renouveler’’ cet assemblage de politiques sans vision stratégique. Cela est lapalissade, mais nous aimons à le réécrire. C’est en cela que nous allons nous poser certaines questions, somme toute anodines, qui interpellent le système de partis national. Bien sûr, par souci de rationalité, on ne s’intéressera ici qu’aux partis qui ‘’comptent’’, cela va de soi.

En effet, qu’est-ce qui peut réunir le Parti Authenticité et Modernité (PAM), le Parti de la Justice et du Développement (PJD), le Parti de l’Istiqlal (PI) et l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), quatre formations politiques aux fonds idéologiques et aux ambitions, en apparence, diachroniques de manière structurale ?

Deux choses au moins : la passion délabrée et indigente du pouvoir et la démagogie condescendante qui les anime. Car et dans le même ordre, à n’en pas douter, le parti ‘’monarchiste’’, le parti islamiste, le parti socialiste ( ???) et le parti conservateur/progressiste ( !!!) ont plus de visées cachées en commun que d’éléments qui les séparent.

Jadis, entre 1959 et 1978, le socialisme marocain avait un porte-étendard, l’USFP, conduite par Abderrahim Bouabid, patient auditeur de la monarchie et social-démocrate avéré. Ce parti est aujourd’hui un ramassis de tout, assemblage quelconque, fourre-tout en fin de compte, traversé par les courants d’air y sifflotant en légion. Il n’est plus qu’un atome à l’écoute servile du système politique global.

Le PJD n’est plus le vaudou intégriste qui voulait exorciser l’athéisme institutionnel. Il est, depuis, novembre 2013 (en fait depuis 2003), un bon enfant du capitalisme social que cherche à développer le roi Mohammed VI à travers le prisme de l’initiative privée à visage humain.

Le PAM, ce parti venu de nulle part, voudrait qu’on lui reconnaisse sa vocation de modernité avec un zeste d’authenticité.... Pourquoi pas, tant qu’on est entre nous ! Ambition prétentieuse, voire propension inenvisageable, parce qu’il vient du système profond qui gouverne tous les interstices de l’Etat makhzénien. Il a défloré la raison intellectuelle en impliquant l’extrême gauche, la gauche légaliste et la droite ‘’éclairée’’ aux aspirations hégémoniques de son fondateur véritable, le plus proche conseiller[1] du roi, s’étant auto-investi de la mission de doper le pouvoir royal de l’extérieur, en y faisant adhérer tous ceux qui peuvent avoir quelque chose à dire ou à penser.

Quant au PI, ce parti de la droite conservatrice classique, qui s’est revigoré en moderniste à la veille des législatives de 2007, en ‘’adoptant’’ tous les fils des ténors du parti pour en faire les quadra prêts à gouverner. En fait, la question lancinante qui se pose avec ce parti c’est qu’il est difficile pour un observateur outsider de le situer sur l’échiquier idéologique national. Encore faut-il, bien entendu, qu’il y ait encore des lignes de repérage idéologique entre les uns et les autres de ces professionnels de la politique en qui la société globale ne se reconnait plus.

USFP, PJD, PAM et PI sont ainsi le puzzle qui a toujours fait des élections le tremplin vers la gouvernance étatique. C’est pour cela que la rumeur ‘’autorisée’’, lancée à l’occasion de la préparation des élections du 7 octobre 2016, aurait voulu tester une reconfiguration idéale où le PAM, jouissant désormais d’une légitimité tranquille, jouerait le premier rôle, à l’aune d’un PJD qu’il fallait jeter en pâture à la colère populaire au vu des politiques publiques désastreuses mises en train depuis 2011, au lendemain de ce printemps qui a fait des islamistes marocains l’entonnoir des projections ambitieuses populaires.  Cette option s’est essoufflée sous le poids inexorable des impondérables de la realpolitik, ce qui n'empêche que l'on soit encore tentés par un remake de cette ''prétention'' à l’aube de 2021. Tout est envisageable dans ce beau pays qui est le nôtre, même les alliances les plus improbables.

Certes, toute alliance que pourrait contracter le PAM, dans le scénario plausible d’une victoire électorale à venir - toujours à venir -, vue sous l’angle de la rationalité politique - pour autant que le parterre politique national puisse en avoir - pourrait être positivement théorisée comme étant une sorte de ‘’bloc historique’’ (à la Gramsci – excusez du peu) unissant des adversaires conjoncturels face à l’ennemi commun, le parti islamiste. La difficulté majeure dans cette configuration est que tous les partis, en dehors du PJD, ont perdu l’écoute populaire, ce qui désigne pour longtemps encore le parti islamiste comme un ‘’partenaire’’ obligé de toute équipe gouvernementale prospectée, sinon il faudrait ‘’gouverner’’ avec des coalitions de 6 à 7 partis, ce qui est une expérience invivable, déjà pratiquée sans éclats dans ce Maroc politique instable.

En tout état de cause et dans le principe fondateur du système de partis marocain, le PJD, l’USFP, le PI et le PAM, du moins à valeur actuelle, ne sont pas que des adversaires conjoncturels. Quand on revient à leur littérature politique fondatrice, ces partis, dans le principe dialectique du moins, sont antinomiques, irasciblement opposés en tout, surtout au regard de la finalité essentielle de l’exercice politique démocratique : la liberté de choix, de conscience et, surtout, d’expression. Il est cependant un fait politique indéniable: La ‘’force centrifuge’’ acquise par le PAM au fil de ces années à cause ou en dommage collatéral de la perte d’identité de l’USFP, vient du fait qu’il utilise les manquements et les ratés dont sont coupables les partis dits de gauche et démocratiques, pour remobiliser la scène intellectuelle et sociale défroquée qui lui tombe continuellement dans les bras.

La problématique réelle, qui se pose de manière lancinante à la scène politique nationale, est celle de la culture de parti qui puisse être mobilisatrice. A l’exception du PJD, aucun autre parti ne semble aujourd’hui capable de mobiliser la rue sur et à partir de slogans ‘’idéologiques’’ entrainants. Or, malgré la faillite globale de la gouvernance islamiste le long de ces dix dernières années (depuis 2011 pratiquement), il semble encore latent que l’opinion publique populaire fasse toujours confiance aux choix Pjidistes. La question n’est pas idéologique ou culturelle. Elle est dans le rapport qu’entretiennent certains ‘’portes-voix’’ de l’islamisme marocain avec de larges couches défavorisées, marginales et ne se reconnaissant dans aucune des valeurs intra ou extra-étatiques. En fait, la mémoire populaire ne s’identifie en aucune autre valeur que celle d’un Islam puritain. Or, le Parti de la Justice et du Développement demeure le seul repère que cette mémoire a adopté par défaut de véritable alternative crédible.

Cela est un risque majeur permanent, car il faut en être toujours conscient, le PJD, comme il ne s’en cache pas au fond, ne peut admettre que le libre penser et le libre-arbitre soient LA CONSCIENCE guidant la vie de l’individu. Dans son penser-caché, pour le PJD, l’Homme est lié par sa prédestinée théologique et, en cela, il reste le serviteur de Dieu en tout. Quand le représentant divin sur terre oriente, l’individu obéit, sans conséquence aucune sur/de sa liberté de penser, déterminée au préalable par les desiderata de ceux qui se sont investis de la mission de parler au nom de Dieu justement.

Le PJD ne peut néanmoins, parce qu’il joue désormais dans la cour des grands manipulateurs, laisser percer sa vraie nature, celle d’un parti islamiste déterminé à honnir le gain, aussi légitime soit-il, aliéner frontalement la liberté d’entreprendre (morale, sexuelle, politique, de penser, de réflexion, de conviction…), obstruer ouvertement le libre-arbitre quant-aux choix de croyance... Et en cela, à la première occasion réelle cependant, qui lui fera croire en sa force irrécusable, il mettra main basse sur le penser collectif et le ‘’commandera selon ce que son Dieu lui dictera’’. Comme s’il pouvait exister un Dieu pour chaque courant de penser et d’agir !

Il ne faut pas s’y méprendre, même en étant au gouvernail, le PJD reste un ‘’harangueur’’ de foules ‘’indigentes’’, usant de la noria de la pensée religieuse, omniprésente dans le discours ‘’réformateur’’ islamiste tant au parlement, dans la commune, dans la mosquée que dans la rue. Dès le moment où l’on aura accepté cette logique, la liberté tout court sera close. En ce sens, le PJD, au-delà de son discours moralisateur et égalitariste, constitue, à n’en point douter, une force de résistance à la logique de la liberté de pensée, de conviction et de choix des valeurs démocratiques.

Sur l’autre flanc et ne faisant nullement le poids, la gauche nationale est aujourd’hui traversée par tous les courants d’air inflationnistes. Elle a égaré, sous le feu de la déconfiture socialiste mondiale, sa pensée socialisante et le sens de la politique sociale. Celle-ci aurait dû rendre, à la fin des années quatre-vingt-dix du siècle passé, un tant soi peu de justice et d’équité à la grande majorité des couches sociales en bute quotidienne avec la cherté de la vie et les conditions matérielles d’existence de plus en plus éreintantes. Au plus profond de la crise qui entaille les ambitions politiques actuelles de la gauche marocaine, il faut se rende compte, comme l’a superbement dit un Benoît Hamon[2] désemparé face à la décrépitude du Parti socialiste français, ‘’nous vivons une crise systémique : tous les petits calculs seront balayés par la crise sociale et politique, en particulier les calculs de ceux qui parient sur la division … Je vois deux types de réponse possible face à la crise. Il y a les forces de résistance au changement. Et il y a les passeurs, ceux qui entendent faciliter la transition entre un modèle de développement qui a produit plus d’inégalités que de prospérité, et le monde nouveau qui se dessine…’’.

De l’autre côté, celui des partis dits de droite mais qui n’en ont ni la trempe ni les ambitions et encore moins la culture, la pensée est simplement en éternelle ménopause. Ni idées ni convictions, juste des machins électoraux prêts à partir en campagne dès l’annonce du scrutin le plus proche. Le terrain est donc vide, ou pour être juste, disons qu’il est quasi-vide.

En contrebalancement de cette triste réalité de terrain, il peut être salvateur de croire que, malgré le fait qu’elle vive encore sous le poids de ses déboires ‘’historiques’’ en raison de sa gestion de cette conjoncture décapante et son cafouillage organique, la gauche nationale reste néanmoins ce passeur qui devrait redonner à la liberté d’action et de réflexion leur véritable contenance. Et, en cela, on peut s’autoriser à croire que le Marocain des grands espaces finira  par comprendre qu’il est nécessaire de balayer ces ‘’forces’’ qui lui dénient le droit d’être un Humain qui décide librement du choix de son mode de vie personnel et collectif.

Mais est-ce suffisant pour bloquer la voix/voie de ces sirènes qui chantent l’alliance, même tactique, même électoraliste, entre les démocrates déchus et l’archaïsme clérical où se fourvoie toujours le parterre politique dominant aujourd’hui en » broute » dans les sphères institutionnelles ?

NOTES :

[1] Fouad Ali El Himma, de son nom inévitable.

[2] Cadre du Parti Socialiste français et potentiel candidat présidentiel.