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Étienne Balibar, Figure magistrale du ''post-marxisme''


Étienne Balibar est une des plus grandes figures internationales de ce qu'on a parfois appelé « post-marxisme ». Après avoir connu très tôt la notoriété par sa contribution à l'ouvrage dirigé par Louis Althusser Lire le Capital (1965), qui permit à toute une génération d'apprendre à concilier la référence politique au marxisme avec la modernité intellectuelle alors incarnée par le structuralisme, il est aujourd'hui professeur émérite de l'université de Paris-X-Nanterre et professeur à l'université de Californie d'Irvine.


Compilation de textes - L’une des satisfactions que procure Balibar est de donner à voir comment une pensée forte peut féconder la méditation d’héritiers capables eux-mêmes d’une autre pensée forte. Point n’est besoin de citer ou de laisser entendre ce qu’il en est de l’origine de tel thème pour que soit reconnaissable un tour d’esprit. Par exemple, la dilection pascalienne opposée à la tentation de la métaphysique.


Au milieu des livres qui saturent l’espace du bureau parisien d’Étienne Balibar, un buste de Karl Marx fixe l’horizon. À son image, le philosophe de 79 ans, exclu du Parti communiste français en 1981 pour avoir critiqué son attitude pendant la guerre d’Algérie, dit « chercher une boussole » pour comprendre la guerre en cours en Ukraine et ses implications.


Partisan d’un fédéralisme européen tel que défini par le communiste italien Altiero Spinelli dans le Manifeste de Ventotene (1941), il n’avait pas prévu que l’Europe se retrouverait sur la pente d’une militarisation qui semble aujourd’hui inévitable. Comme il l’avait fait au moment de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003, dans L’Europe, l’Amérique, la guerre : réflexions sur la médiation européenne (La Découverte, 2005), Étienne Balibar propose des perspectives pour penser au-delà de la guerre.


Rétif à l’idée d’une « reconstitution des blocs », le philosophe, dont les écrits sont publiés par les éditions La Découverte en plusieurs volumes (Histoire interminable, Passions du concept, et bientôt Cosmopolitique), plaide pour un internationalisme qui passe par le soutien à la résistance du peuple ukrainien, mais aussi à celle du peuple russe dissident. Car c’est bien d’une « guerre européenne » qu’il s’agit. Et, à ce titre, il faut à tout prix éviter de « dresser un rideau de fer moral entre eux et nous ».


Ses nombreux ouvrages se caractérisent par l'articulation des questions apparemment les plus conjoncturelles (montée du Front national, politiques migratoires, foulard islamique, guerre d'Irak, Constitution européenne, etc.) et des analyses les plus fouillées des grandes œuvres de la tradition philosophique (Spinoza, Rousseau, Kant, Hegel), où se réverbère, selon lui, la grande aporie des Temps modernes : celle d'une citoyenneté universelle qui ne s'arrêterait ni aux frontières entre les États, ni aux portes des usines, ni aux murs de la famille.

Né en 1942, Étienne Balibar rencontre le marxisme d'abord politiquement, dans la mobilisation contre la guerre d'Algérie, en adhérant au Parti communiste en 1961, puis intellectuellement, avec Louis Althusser, alors « caïman » à l'École normale supérieure, dont il sera un ami et un collaborateur d'une fidélité qui ne s'est jamais démentie.


Balibar gardera de cette époque une question : comment penser la politique dans un cadre théorique qui se refuse à faire de l'homme le sujet de l'histoire ? Et une conviction : être marxiste en philosophie, ce n'est pas adhérer à un système particulier, mais plutôt à un style ou à une attitude par rapport à la philosophie. Le marxisme se caractérise par la manière dont il a relativisé la prétention philosophique à résoudre en théorie les problèmes pratiques de l'humanité (La Philosophie de Marx, 1993).


Aussi Balibar lit-il les textes de la tradition marxiste comme de remarquables révélateurs des contradictions insolubles de la pensée politique moderne, que ce soit sur la question de l'idéologie (dans La Crainte des masses, 1997) ou de la violence (Violence et civilité, 2010). Une autre manière de dire que c'est la réalité qu'il faut changer, pas nos idées...


Étienne Balibar est exclu du Parti communiste en 1981 après la publication d'une tribune dans laquelle il critiquait avec virulence les ambiguïtés du parti à l'égard des étrangers (« De Charonne à Vitry », in Frontières de la démocratie, 1992). Commence alors une autre partie de sa vie et de son œuvre qui portera sur la manière dont la politique, au sens de processus d'émancipation forcément collective, est à la fois conditionnée par la référence à des identités imaginaires où se dit ce que l'on a en commun (la nation, le peuple, la classe, etc.), et en même temps menacée par elles du fait de leur caractère excluant (contre les étrangers, les femmes, les anormaux, etc.).


C'est pour mieux comprendre la logique de ce mouvement par lequel la revendication de « droits » se pervertit en défense de « privilèges » que Balibar entreprend une série d'enquêtes indissolublement historiques, politiques et philosophiques, sur les contradictions de la modernité politique (notamment, avec Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe, 1988), qui aboutiront à La Proposition de l'égaliberté.


Ces analyses le conduisent à réinterroger la notion de citoyenneté, pour la détacher de sa référence à la nationalité, ouvrant ainsi à un nouveau cosmopolitisme, notamment à travers l'idée de « co-citoyenneté ». Elles lui permettent aussi d'identifier le noyau de la modernité politique dans ce qu'il appelle la « proposition d'égaliberté ». Ce mot-valise signifie qu'il n'y a pas lieu d'opposer les revendications de liberté et d'égalité. L'histoire nous montre qu'elles sont « contredites ensemble », c'est-à-dire qu'il ne saurait y avoir, pratiquement, de liberté qu'entre égaux, et qu'il n'existe pas d'égalité entre ceux qui obéissent et ceux qui commandent.


Ouvrages d’Etienne Balibar :