Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

Althusser, ou le matérialisme politique, revisité

Dernière mise à jour : 11 juil.

« Le matérialisme politique de Louis Althusser »(*), de Fabio Bruschi, est la dernière publication qui reprend à nouveaux frais les questions posées par le philosophe et économiste Louis Althusser. Ayant pris toute son importance à la fin des années 1970 avec ses théories sur l'Etat, ses appareils (répressifs et idéologiques) ce penseur semble avoir été entré dans l'oubli, comme tous les théoriciens du marxisme et du matérialisme dialectique. Ce nouveau livre sur Althusser prend comme point de départ la réflexion althussérienne sur l’histoire et le fait qu’il présente la pensée de Marx comme ce qui permet de distinguer le plus rigoureusement possible les évènements ayant une portée historique - et, donc, qui doivent être pris en compte pour l’écriture de l’histoire - des autres.



Par Yoann COLIN I Non Fiction


Marx s’appuie sur le critère de l’impact social d’un évènement. Comme le dit Althusser : « il y a histoire de ce qui constitue les formations sociales », et allant plus loin dans l’analyse de ce qui fait évènement en histoire, Althusser précise que les critères qui définissent ce qui est historique dans l’histoire sont fixés par les victoires et les échecs dans la lutte des classes implique que le critère fondamental – la lutte des classes – impose des critères variables, toujours en instance, suivant la classe qui sort, momentanément, victorieuse de la lutte.


Le livre de Bruschi provient de sa thèse et est accompagné d’une préface d’E. Balibar. L’auteur s’essaie à la reconstruction de la pensée d’Althusser, à la fois en précisant quel est son rapport à Marx, en montrant l’évolution de sa pensée, en la comparant à d’autres lectures de Marx et en en tirant des conclusions sur la façon de mener efficacement la lutte des classes prolétarienne sans dissoudre l’autonomie des masses dans les exigences de quelques intellectuels qui le gouvernent.


Althusser éternel lecteur de Marx


Si Althusser relit Marx, c’est parce qu’il se sait dans un moment-clé, puisqu’il est la « rencontre, l’union et la fusion tendancielle de la théorie de l’histoire et de la société initiée par Marx (…) et du mouvement ouvrier organisé ». Il réfléchit à la façon dont il faut comprendre la lutte des classes : elle n’est pas la révolte de la classe ouvrière contre des conditions d’exploitation données, et à la réaction de la bourgeoisie à cette lutte. Car ce qui est premier, ce sont les conditions d’exploitation, c’est-à-dire la forme fondamentale de la lutte de la classe bourgeoise, donc que l’exploitation est déjà lutte de classe. Ce qui est premier dans la lutte des classes, ce n’est donc pas la révolte ouvrière, mais l’exploitation bourgeoise ; souligner ce trait permet de comprendre pourquoi la lutte de la classe ouvrière mit si longtemps à trouver ses formes d’existence, pourquoi la lutte de classe est fondamentalement inégale, pourquoi elle n’est pas menée dans les mêmes pratiques du côté de la bourgeoisie et du prolétariat, et pourquoi la bourgeoisie impose, dans les appareils idéologiques d’État, des formes destinées à prévenir et à s’assujettir l’action révolutionnaire de la classe ouvrière.


La lutte des classes n’est pas une lutte loyale et équitable sur un terrain neutre, mais sur un terrain construit par la bourgeoisie, en tant que classe dominante, dans les conditions établies par elle, aussi Althusser défend-il la thèse que « la lutte des classes et l’existence des classes sont une seule et même chose », autrement dit ce n’est pas la classe bourgeoise qui crée la classe ouvrière, mais c’est « la lutte de classes bourgeoise (contre la classe féodale et contre les producteurs directes de la féodalité) qui crée la classe ouvrière et la lutte de classe ouvrière ».


L’idéologie est soigneusement analysée par Althusser, qui voit en elle le moyen par lequel les individus s’inscrivent dans des formes d’individualité déterminées. Inconsciemment un système de représentation s’impose, comme le remarque, dans une première analyse, Althusser. Mais il complète et détaille plus tard cette analyse en insistant de plus en plus sur la dimension matérielle de l’idéologie et l’illustre avec la notion de mœurs, puis avec une exposition patiente des AIE (appareils idéologiques d’État), qu’il distingue des appareils répressifs d’État (police, prison, etc.). Les AIE agissent de telle sorte que la violence et certains autres moyens d’expression de la lutte des classes apparaissent, même aux prolétaires, comme illégitimes. Ainsi, les AIE inculquent l’illégitimité absolue de la violence sociale (tout en légitimant le droit de grève), ce qui affaiblit et presque dénature la forme que pourrait prendre la contestation sociale. En obligeant le prolétariat à se plier aux formes bourgeoises, ou du moins autorises par l’idéologie bourgeoise, de lutte. Et l’État bourgeois prétend effacer son origine et sa nature bourgeoises en affichant une neutralité de contenu (il peut théoriquement favoriser tour à tour prolétariat ou bourgeois), une impartialité sociale.


Ainsi la protestation de la classe dominée peut s’exprimer, mais en jouant le jeu bourgeois avec des règles bourgeoises (pas de violence, on ne touche pas à la propriété privée, etc.), donc en étant condamnée d’avance à l’inefficacité, ce dont témoigne une citation d’Althusser : l’État « veille (…) à ce que la lutte de classe, c’est-à-dire l’exploitation, soit non pas abolie mais conservée, maintenue, renforcée, et bien entendu au profit de la classe dominante, donc [à ce] que les conditions de cette exploitation soient conservées et renforcées ». Sont essentiellement analysées par Althusser les AIE juridiques, politiques, syndicales et scolaires.

L’AIE juridique est un système nécessairement répressif qui agit en étroite collaboration avec l’idéologie morale. En effet, le fonctionnement du droit se fonde sur l’évidence, partagée par les sujets, que tous les hommes sont par nature libres et égaux. De plus, il tire sa forme obligatoire du fait que, à cause de l’idéologie morale, les sujets se trouvent obligés par leur conscience et leur sens du devoir à respecter leurs engagements. Parce que ce qui est interdit par la loi devient un acte considéré comme mauvais, la morale (au moins la morale sociale) prend le relais du droit, en ce qu’avant même d’être juridiquement punie, une action contraire à la loi est moralement condamnée.


Les AIE politique et syndicale sont soumis à l’idéologie d’état qui comportent des dangers : le « crétinisme parlementaire » (limiter la lutte politique aux élections, à la représentation parlementaire) pour les parties politiques et « l’économisme » (apolitisme syndical puisque le syndicat doit défendre les intérêts d’une profession, et pas d’une classe pour les syndicats). Ces dangers sont l’effet de la limitation que les AIE imposent aux formes de lutte des classes pour les inscrire dans l’ordre légal bourgeois – et étatique. De plus, la bourgeoisie divise ainsi le mouvement ouvrier en mouvement politique et en mouvement syndical, en prenant soin qu’ils ne fusionnent pas. Cette division s’exprime par le fait que des syndicats semblent défendent des « intérêts matériels » des ouvriers, sans perspective ni stratégie révolutionnaire globale, tandis que les politiques prétendent trouve une place et un rôle pour le prolétariat, presque indépendamment de ses conditions réelles concrètes de vie (ce qui peut aboutir à la grève quand la gauche accède au pouvoir).


L’AIE scolaire est un outil pour l’État – donc pour les bourgeois – qui vise à reproduire la division technique entre postes dans la production. Il faut des qualifications pour les postes les mieux rémunérés, donc il faut penser la qualification aussi en termes de luttes de classes. Cette qualification est surtout assurée par l’école. Mais le rôle de l’école ne se réduit pas à cela. Comme l’écrit Althusser : « la reproduction de la force de travail exige non seulement une reproduction de sa qualification, mais, en même temps, une reproduction de sa soumission à ces règles du respect de l’ordre établi, c’est-à-dire une reproduction à sa soumission à l’idéologie dominante pour les ouvriers, et une reproduction de sa capacité à manier l’idéologie dominante pour les agents de l’exploitation et de la répression (…) c’est dans les formes et sous les formes de l’assujettissement idéologique qu’est assurée la reproduction de la qualification de la force de travail ».