Formes biologiques sauvages

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Briser la chaîne du secret et du silence

Dernière mise à jour : 16 juil.

Les mutations concernant la dyade secret-silence depuis une décennie au moins ont fait émerger une figure, le « lanceur d’alertes » défini en droit français comme : « une personne physique qui révèle ou signale, de manière désintéressée et de bonne foi, un crime ou un délit, une violation grave et manifeste d’un engagement international régulièrement ratifié ou approuvé par la France, d’un acte unilatéral d’une organisation internationale pris sur le fondement d’un tel engagement, de la loi ou du règlement, ou une menace ou un préjudice graves pour l’intérêt général, dont elle a eu personnellement connaissance »(*)



Par Nicoletta Diasio et Régis Schlagdenhauffen I OpenEdition Journal


Partie I :

Secret et batailles de tranchées


Fin Juin 2021, l’Assemblée nationale française a renouvelé les lois de bioéthique permettant notamment aux enfants nés de don de gamètes de pouvoir connaître à leur majorité l’identité de celui ou de celle qui avait fait don de ses spermatozoïdes ou ovocytes. S’agissant des enfants nés avant la promulgation de cette loi, ils pourront bénéficier d’une mise en relation avec leur ancien donneur ou leur ancienne donneuse après accord a posteriori. Cette transformation est majeure dans la mesure où elle rompt en France avec le principe du don anonyme de matières corporelles. Un tel revirement fait notamment suite à un avis du Conseil d’État de juin 2018 qui admettait que « l’application rigide du principe d’anonymat, si elle protège le donneur et les familles, est susceptible, à long terme, d’avoir des effets préjudiciables chez certains enfants, qui ont le sentiment d’être privés d’une dimension de leur propre histoire ». Il fait aussi suite à des procédures juridiques engagées directement par des enfants nés de dons anonymes en France qui s’en étaient remis à la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg car, une fois devenus adultes, toutes les démarches engagées visant à connaître l’identité de leurs donneurs avaient été rendues caduques en vertu du régime légal français du don de gamètes.


À un autre niveau et selon une autre dynamique, certaines lois du secret et du silence sont battues en brèche depuis quelques années désormais, à travers de mobilisations sociales inédites révélant des violences sexuelles subies (généralement par des femmes) et popularisées via les réseaux sociaux à travers le mot-dièse MeToo. L’origine de ce mouvement peut être située en 2017, à la suite de l’affaire Harvey Weinstein (qui était l’une des personnalités les plus influentes de l’industrie états-unienne du cinéma), désormais aussi connu pour avoir harcelé et agressé quatre-vingt-treize femmes et violé quatorze d’entre elles. Jusque-là soumises au pouvoir de leur agresseur, ces femmes avaient survécu dans le silence et la honte aux épreuves imposées par leur bourreau (Oddone 2021). Parallèlement au mouvement #MeToo qui a pris une envergure mondiale et permis de lancer des poursuites contre une multitude d’agresseurs, d’autres scandales ont éclaté, notamment dans l’Église catholique qui jusqu’aux années 2000 couvrait du silence les prêtres agressant sexuellement des enfants. La transformation de la parole à l’œuvre, la prise en compte du vécu des victimes ont conduit la Conférence des évêques de France à mandater en 2019 une commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église.


Ces exemples, aussi bien dans leur variété que dans leurs origines et conséquences, mêlent à chaque fois secrets et silences, un sujet abordé de longue date par les sciences sociales. Dans leur diversité, ils sont toutefois rapprochés par quelques facteurs qu’il nous semble important de relever.


Le premier est le lien bien connu entre secret et pouvoir (Canetti 1966) : les « scandales » dont il est question se distinguent par la prise de parole de personnes placées en situation d’asymétrie et d’inégalité, que ce soit par leur âge, leur genre, leur statut ou encore par la condition de subalternité économique, morale ou professionnelle qui les caractérise. Le secret peut être la conséquence d’une violence fondatrice ou d’une absence de reconnaissance dont la parole serait à la fois la révélation et le salut.


Le deuxième élément de similitude entre ces faits est la mise en cause d’un interdit portant sur le dire plus que sur le savoir (Zempléni 1984). La médiatisation des faits décrits renvoie à des « secrets publics », connus, mais qui ne peuvent pas être racontés et qui prennent, selon Taussig (1999), la forme d’« une réalité en gruyère, faite de formes inattendues et de trous irréguliers au milieu de plans lisses, un tour de montagnes russes à travers les terrains de carnaval de la “dissimulation et de la révélation”, alimenté par l'intensité de l'ambivalence du non-regard, paralysé par une fusion ineffable de sursauts si conflictuels et contradictoires qu’ils surchargent le langage ». De ce fait, leur dévoilement vient signifier une légitimité de la parole autrement impossible, comme dans le cas des adultes ayant subi un viol et assignés au silence pendant l’enfance. Opposant les ascendants et les descendants, les hommes et les femmes, les adultes et les enfants, les secrets dont il est ici question nouent les rapports de pouvoir aux processus de subjectivation (Foucault 1982).


Un troisième facteur reliant ces épisodes est leur résonance publique : le déchaînement des réseaux sociaux, les débats politiques, la présence sur la scène sociale de collectifs et d’associations, la « publicisation » de l’intime rappellent, comme on le criait dans les meetings et les manifestations d’il y a cinquante ans, que « le privé est politique ». Les technologies de communication contemporaines redessinent les frontières entre ces deux domaines et ouvrent des espaces et des formes nouvelles de construction du secret.


Ces « cas », enfin, renvoient à des secrets qui touchent au corps : le corps sexuel et sexué, celui de l’engendrement et de la filiation. Si la politisation du corps n’est pas un phénomène récent, son expression prend ici la forme d’un dévoilement de zones d’ombre autour de la sexualité et de la parenté qu’on imaginait vouées à la transparence totale ou reléguées dans des relations pensées comme égalitaires entre deux sujets. Alors même que la sociologie s’est nourrie de toute une idéologie de l’individu autonome et libre de son choix, l’éclatement de ces secrets a fait ressortir l’importance des tiers, ainsi que des instances de régulation – tribunaux, lanceurs d’alertes, administration publique, organisations de victimes – dans les relations les plus intimes.


Ce numéro de la Revue des Sciences Sociales analyse les secrets et les silences sur et dans la famille. Par quels dispositifs concrets, les secrets sont-ils entretenus, déplacés ou revisités dans les relations familiales et entre générations ? Comment les « suintements du secret » (Tisseron 2011) obligent-ils les membres de la parenté à reformuler la parole prescrite ou interdite ? Et quelle est la place des tiers, qu’il s’agisse d’« intrus », d’ethnologues ou de sociologues, de membres de l’administration publique ou encore des experts, dans le maintien ou la levée du secret ? Les formes de dévoilement du secret sont autant liées à des temporalités qu’à des conditions permettant soit de briser des silences, soit de leur donner du sens, soit encore de faire émerger des lignes de fracture générationnelles. Le secret et le silence qui l’accompagne bien souvent peuvent être considérés comme des catalyseurs de mécanismes d’inclusion et d’exclusion, révélateurs de hiérarchies entre individus ou entre groupes sociaux. Ils questionnent aussi les modalités de manifestation du silence, permettant de porter une attention aux limites du dicible, à la façon dont les secrets peuvent être incorporés dans des objets matériels.


Nous rappellerons d’abord comment ces aspects ont été explorés sous différents angles et de longue date. Ils ont été questionnés dans leurs dimensions structuralistes et archéologiques à partir des années 1960 notamment, lorsque les sciences sociales – et plus particulièrement la génération d’après la Seconde Guerre mondiale – ont cherché à aborder la question de l’aveu, à travers le secret des origines comme opérateur de la sexualité ou la transmission collective des responsabilités du passé. L’héritage silencieux d’événements traumatiques et le secret des origines sont approfondis à travers trois grandes orientations qui structurent le dossier. La première met en évidence comment le secret sur des violences collectives peut structurer les rapports entre générations et quelles stratégies peuvent être employées pour en percer les mystères. Le deuxième axe analyse la question du silence à travers celle des parentés plurielles et des actes d’engendrement envisagés comme étant plus ou moins légitimes. Enfin, la troisième dimension explore le secret comme un recours aux limites du récit sur soi, ces bornes du dicible pouvant être mobilisées différemment dans les processus de construction du sujet. Faisant écho à l’actualité convoquée dans cette introduction générale, ce sont les empilements de silences à travers les générations qui sont explorés successivement.


Le secret en tant que constitutif de la société