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Briser la chaine du secret et du silence - Partie III

Dernière mise à jour : 16 juil.

Force est de noter que pour les anthropologues et ethnologues – que ce soit il y a cent ans ou de nos jours – le secret peut être source de confusion ou de mésinterprétation ; les « autres » pouvant se jouer et tester ces scientifiques venus de loin, les observer ou les « mener en bateau » avec de pseudo-secrets. Mais aussi discret et « intégré » qu’il soit, qu’il le veuille ou non, tout ethnologue se mêle de ce qui ne le regarde pas. C’est là un des traits spécifiques − bien remarqué − de sa profession et sa raison même d’« être là » (Zempléni 1996 : 29). L’histoire du traitement du secret dans la recherche en sciences sociales permet alors d’éclairer autrement l’évolution de la sociologie et de l’anthropologie, ainsi que le rapport au terrain : depuis le secret défensif opposé à l’ethnologue en terrain colonial jusqu’au positionnement des sociologues et anthropologues détenteurs eux-mêmes de secrets.



Par Nicoletta Diasio et Régis Schlagdenhauffen I OpenEdition Journal


III - L’anthropologue, maïeuticien ou faiseur de secrets ?


Le dialogue à distance entre Michael Taussig et Julian Pitt-Rivers nous semble bien résumer cet itinéraire. Travaillant dans les années 1950 sur une société d’Andalousie qui était le centre de l’anarchisme espagnol au moment de la dictature de Franco,

Pitt-Rivers montre à quel point le secret traverse les relations entre villageois et constitue une interface entre le soi visible et l’État espagnol. La nécessité de la dissimulation liée au pouvoir dictatorial affecte même les relations les plus amicales, familiales ou intimes. Cet « art de la dissimulation » se manifeste dans « la capacité rapide de savoir quand la vérité est due et quand elle doit être dissimulée » (Pitt-Rivers 1971 : XVI). À ce premier niveau, qui par le secret dévoile la structure de la société et le lien fondateur entre le pouvoir et le non-dit, s’en ajoute, selon Taussig, un deuxième : « comment écrire sur le sujet sans en être piégé ? » (Taussig 1999 : 64). Par le maintien du silence sur l’appartenance politique des villageois et leur lien historique à l’anarchisme espagnol, Pitt-Rivers risque de donner un aperçu faux ou incomplet du village décrit dans sa monographie. En insistant sur l’habileté à la dissimulation des Andalous, par rapport à la « naïveté » britannique, Pitt-Rivers relève le défi de dire la contrainte au secret, sans mettre en danger ses interlocuteurs. Il montre ainsi, selon Taussig, la quintessence d’un pouvoir dictatorial où la corruption, la compromission avec le régime, la dissimulation relèvent d’un jeu complexe entre ce qui est dit et ce qui est connu, entre le secret dans l’espace public et les marges qui s’ouvrent dans les interstices de la société. Un troisième niveau de lecture porte enfin sur le « secret » de l’anthropologue lui-même. En lien avec les préconisations méthodologiques et éthiques de l’époque, Pitt-Rivers insiste sur la nécessité de ne pas révéler les opinions politiques du chercheur et garder une attitude de détachement, lui permettant de bien distinguer la description de la théorie. Ce positionnement entre en collision avec sa demande d’accéder aux pans les plus intimes de la vie sociale de ses interlocuteurs.


Comment peut-on créer un langage qui rende justice aux passions et aux nuances de l'Autre, tout en s’abstenant de révéler quelque chose d’absolument crucial sur son propre univers de vie, ses préjugés, ses peurs, ses valeurs et ses enthousiasmes ? […] Comme c'est souvent le cas, le pouvoir réside dans le non-dit. (Taussig 19999)

L’opposition entre un sud andalou dissimulateur et un nord britannique dont on dissimule la dissimulation déteint alors sur le rapport de pouvoir qu’entretient l’anthropologue avec les sujets de la recherche.


Si nous nous sommes si longtemps arrêtés sur cet exemple, c’est qu’il révèle à la fois la complexité de la place de l’anthropologue et la manière dont elle a évolué au fil du temps. La recherche peut fournir une légitimité à dire ce qui ne peut pas être dit dans l’espace public, comme le montrent les articles de Deganello et de Feschet dans ce numéro. Le ou la chercheure constitue alors autant une figure maïeuticienne que la caution sociale de ce qui était jusque-là indicible. De ce fait, il ou elle se voit attribuer une place précise au sein de la communauté qui l’accueille et devient une de ces figures du tiers entre le détenteur du secret et son destinataire.


Le choix d’endosser ce rôle ou de se l’approprier différemment a marqué un tournant dans l’histoire des sciences sociales. Depuis le détachement apollinien préconisé jusque dans les années 1970 à la progressive implication dans les rouages secrets des sociétés étudiées, la place du chercheur s’est profondément modifiée et a transformé la manière d’appréhender ce phénomène. À cet égard, la recherche de Jeanne Favret-Saada (1977) sur la sorcellerie dans le bocage mayennais a sûrement constitué un tournant pour l’anthropologie française et au-delà. Cette subjectivité engagée dans les terrains explorés devient au fil du temps une subjectivité de plus en plus réflexive qui s’interroge sur les conséquences de sa permanence dans les sociétés étudiées et sur la manière dont elle en modifie des équilibres internes. La présence d’un chercheur peut semer le doute sur ce qui est dicible, en favorisant une autre géographie des inclus et des exclus du secret (Adell-Gombert 2008).


Cette réflexivité désormais de mise est également de plus en plus convoquée pour rendre explicite le choix d’un objet de recherche. Ainsi Marianne Hirsch (1997) raconte comment les silences familiaux autour de la Shoah et de l’émigration lui ont permis de problématiser le concept de post-mémoire à l’intersection d’une histoire publique et privée. La volonté de Carol Kidron de dépathologiser le silence des rescapés de la Shoah relève aussi d’une expérience familiale dont elle rend compte. Il n’est donc pas étonnant que de plus en plus les sciences sociales s’interrogent sur leur accès ou contribution au maintien du secret, sur sa politisation et son éventuelle mise en scène, tel Robineau Colin (2016) qui s’interroge sur les fonctions et les usages sociaux du secret en terrain militant radical. Enfin, l’accès grandissant à l’information, les nouvelles formes de collecte, d’archivage, de circulation et d’accès aux données (pensons aux questions de confidentialité soulevées par les bases de données partagées), soulèvent pour les anthropologues et sociologues de nouvelles interrogations autour de la confiance, du pouvoir et du pacte ethnographique qui les lient aux sujets de leurs recherches (Manderson et al. 2015). Appréhender la complexité du secret revient alors à suivre, à rebours, une autre histoire des sciences sociales.


Le secret comme consubstantiel aux relations familiales et intergénérationnelles


Tout comme l’oubli (Diasio, Raphaël, Wieland 2010), le secret n’est ni un phénomène unitaire, ni stable. Il ne peut pas être défini par l’absence de quelque chose, mais il constitue une construction sociale complexe et dynamique qui engage des relations de pouvoir, donne à lire des conflits et des recompositions et il est produit par de multiples stratégies, techniques et dispositifs.


Enchâssé dans d’autres processus de transmission, le secret entre dans la constitution des relations familiales, intra- et intergénérationnelles, comme une manière d’introduire de l’opaque, de l’insaisissable et du périlleux là où les relations semblent empreintes de nécessité sociale, de stabilité et de sentiments obligatoires. Il y a des secrets qui protègent, qui entretiennent la cohésion et d’autres qui humilient, qui renforcent les inégalités et les rapports de pouvoir. Il y a des silences qui brisent et d’autres qui se doivent d’être brisés. À travers les secrets de la filiation, les silences sur les rapports adultérins, les zones d’ombre sur l’histoire familiale, le caractère inavouable des expériences traumatiques telles que la guerre, les génocides ou l’esclavage, les articles de ce numéro donnent à voir la « fragilité des formes relationnelles et leur mutabilité virtuelle » (Petitat 1998 : 105).


Cette fragilité des liens familiaux, leur caractère constamment en porte-à-faux par rapport aux injonctions et aux rhétoriques sociales dont ils font l’objet, rappellent ce que quelques anthropologues évoquent à propos du rituel. Pour Victor Turner (1986), la faillibilité du rite, son échec possible justifient sa réitération. Pour Adell, le secret initiatique constitue une partie intégrante du rituel du moment que « l’initiation est efficace parce qu’elle est fragile ou parce qu’on la soupçonne de l’être, sans le dire toujours, sous l’effet de cette menace permanente du dévoilement intempestif. Et, dans le même temps, la menace de la révélation, à force de présence, fait de cette fragilité initiatique la source de sa résistance » (2016 : 26-27). Il n’est pas étonnant que le cinéma – fin sismographe social – ait souvent raconté des secrets trahis et des familles en éclat lors de fêtes ou rituels collectifs, pensons par exemple au film Festen de Thomas Vinterberg (1998).


Entre instabilité constitutive et désir de durer, les liens familiaux semblent alors consubstantiels aux secrets et aux silences et, comme eux, ils se nourrissent de la tension du faire et du défaire.

Source OpenEdition Journal


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*) Par souci éditorial web, les notes ne sont pas reprises dans ce textes.