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Comme Chavez, Mélenchon pense être le messie du monde

Historienne, anthropologue, écrivain et spécialiste de l'ethno-psychanalyse, Elizabeth Burgos, franco-vénézuélienne est aujourd'hui l'une des meilleures - si ce n'est "la" meilleure - spécialistes des gauches latino-américaines à l'échelle mondiale. Première épouse de Régis Debray, elle fut longtemps proche de Fidel Castro avant de rompre avec le régime cubain en 1971 (au moment du simulacre de procès contre le poète Heberto Padilla) avant de devenir l'une des critiques les plus féroces et les mieux informées de la dictature cubaine.


Elizabeth Burgos & Jean-Luc Mélenchon


Par Axel Gyldén et Thomas Mahler I L’Express


Proche de nombreux intellectuels et dirigeants politiques latino-américains (Salvador Allende) et espagnols (Alfonso Guerra, le vice-président de Felipe Gonzalez) des soixante dernières années, elle a dirigé la maison de l'Amérique latine à Paris sous François Mitterrand.


Impossible de comprendre Jean-Luc Mélenchon sans comprendre sa fascination pour l'Amérique latine, pour Fidel Castro et pour Hugo Chavez. Et personne n'est mieux placé qu'Elizabeth Burgos pour analyser les ressorts du leader de la France insoumise, qui a construit sa rhétorique populiste, son discours sur une nouvelle Constitution ou son antiaméricanisme en s'inspirant de ses mentors latinos, parés des vertus d'une supposée "virginité".


En 1983, c'est elle qui rédige et fait éditer l'autobiographie de la Guatémaltèque Rigoberta Menchu, Moi, Rigoberta Menchu, ce qui vaudra à cette dernière de recevoir le prix Nobel de la paix. La même année, elle joue un rôle discret dans l'arrestation en Bolivie et l'extradition vers la France du nazi Klaus Barbie, alias "le Boucher de Lyon". Dans Fille de révolutionnaires (Stock, 2017) sa fille Laurence Debray évoque longuement la trajectoire d'Elizabeth Burgos, qui voit en Jean-Luc Mélenchon un sous-produit du "caudillisme" latino... "En suivant cette voie, on se dirige vers des dérives que les Français ne peuvent même pas s'imaginer mais, moi, j'ai les vues au Venezuela" avertit-elle. Entretien.


L'Express : Comment expliquez-vous cette obsession de Jean-Luc Mélenchon pour l'Amérique latine ?


Elizabeth Burgos : Mélenchon a raconté lui-même comment sa rencontre avec Hugo Chavez en 2012 lui a permis de comprendre le lien entre un leader et son peuple. Ce fut pour lui une expérience si forte qu'elle l'a conduit à bouleverser sa manière de s'exprimer, de s'adresser à la foule et "à travailler d'une autre manière". Mélenchon a compris l'intérêt politique de cultiver la rupture entre la masse populaire et les élites, souvent désignées par les vocables "oligarchie" ou "caste". Mélenchon assume sans pudeur un populisme qui, selon les canons latino-américains, exacerbe le discours victimaire et s'éloigne de la notion de citoyenneté au profit des questions identitaires, communautaires, ethniques, religieuses. Ce discours transforme les justes revendications des citoyens en une politique du ressentiment, nourriture par excellence d'une guerre civile latente.


Mélenchon est un homme très émotionnel, et un vrai acteur qui fait des performances. Sa gestuelle s'inspire de Fidel Castro, jusqu'à l'index relevé. Mélenchon a des origines espagnoles, il est né à Tanger, se définit comme un Méditerranéen. Son imaginaire le dirige vers ce côté émotif et spontané de l'Amérique latine, deux caractéristiques qui, au passage, sont les principaux freins empêchant cette région du monde de se moderniser.

Aussi, Mélenchon déploie des techniques de guerre de guérillas. Il harcèle sans répit, frappe là où on l'attend le moins, vitupère, offense ses ennemis, attaque par surprise. Il applique à la vie démocratique la théorie des "focos" (foyer) de Che Guevara qui consiste à multiplier les foyers de guérilla pour épuiser l'ennemi. Car Mélenchon n'a pas d'adversaires mais des ennemis.


C'est ainsi qu'il faut comprendre ses attaques contre la police et tous les organismes chargés de la sécurité et du maintien de l'ordre. Il s'agit d'un précepte léniniste selon lequel, en substance, le préalable à la prise du pouvoir est l'affaiblissement des piliers institutionnels qui soutiennent l'Etat. Mélenchon va jusqu'à prétendre l'existence d'un racisme d'État en France, par exemple dans la police. Cette version de la société fragmentée en catégories raciales, est d'abord apparue au Venezuela, dans la bouche de Chávez, lorsqu'il menait ses campagnes électorales. C'était une pure manipulation car le Venezuela est le pays le plus métissé du continent; les clivages sont davantage d'ordre social, culturel ou économique. La question raciale en tant que hiérarchie sociale, ne se manifeste pas de la même manière que dans les autres pays latino-américains à forte population indigène.


"Comme Castro, Mélenchon sait lui aussi se montrer pragmatique". Comment s'explique la fascination de Mélenchon pour la "révolution" ?


Il y a là un aspect générationnel. Mélenchon est un produit de la gauche des années 1970, qui cultivait une fascination pour la révolution cubaine et la résistance de cette île contre les Etats-Unis. Pour cette génération, Castro passait pour un héros. A la mort du "Lider Maximo" en 2016, Mélenchon lui a d'ailleurs rendu un vibrant hommage, déclarant que "c'est dans l'exemple de nos héros que nous puisons sans cesse les leçons et l'énergie dont nous avons besoin pour continuer à ouvrir le chemin qu'en leur temps, en leur place, ils ont d'abord dégagé". L'ironie, c'est que l'héroïsme physique de Castro est très relatif. Lors de l'attaque de la caserne de Moncada en 1953 (dans la ville de Santiago), qui est l'acte fondateur de la révolution cubaine, il n'est même pas monté au front. L'un des participants, Mario Chanes de Armas qui fut un castriste de la première heure (mais que Castro a ensuite fait emprisonner pendant plus de trente ans!) m'a raconté que le "Fidel" avait ensuite expliqué à ses compagnons d'armes qu'il s'était égaré en ville et n'avait pas pu s'approcher de la Moncada...

Qu'a retenu Mélenchon du castrisme ?


Que l'émotionnel est essentiel, et que c'est avec ça qu'on séduit les masses. Le líder máximo doit se tenir en état de communication permanente ; appeler sans relâche à la volonté du peuple. Si le peuple se maintient en état de mobilisation émotionnelle permanente il peut tout supporter ; les pénuries, le froid, la faim, les ouragans ; j'ai pu le constater à Cuba. Et cela reste possible aussi longtemps que le caudillo maintient son pouvoir de séduction, d'envoûtement. Le grand psychiatre lacanien Jean Bergès disait que certaines personnalités à tendance obsessionnelle pouvaient exercer un pouvoir et communiquer avec l'inconscient d'autrui afin d'influencer leur volonté. Hitler, Staline, Mussolini mais aussi Castro en sont les exemples les plus significatifs.


Dans la biographie écrite par Ignacio Ramonet, Fidel Castro affirme : "Nous avons toujours su nous adapter au temps". C'est une phrase clé. Castro est un grand pragmatique, pour qui tous les moyens sont bons afin d'arriver au but. Il n'a pas hésité, par exemple, à soutenir le trafic de drogue dans les années 1980, car c'était une source de financement pour sa révolution [une fois démasqué par les Américains, Castro a fait porter le chapeau à ses subalternes, notamment le général Ochoa, qu'il a fait fusiller en 1989, NDLR]. En plus, la cocaïne était une arme contre l'ennemi américain, qui consommait cette drogue. D'un point de vue moral, ce trafic était donc parfaitement justifiable à ses yeux. Mélenchon sait lui aussi se montrer pragmatique. Après avoir longtemps tenu un discours républicain très fort, il n'a pas hésité à donner des gages à un électorat de banlieue, de sensibilité musulmane, allant jusqu'à participer à la manifestation contre l'islamophobie en 2019. Pour lui, toute critique de l'islam, comme il y a eu en France une critique du catholicisme, est désormais assimilée à du racisme. Par opportunisme électoral, il s'est parfaitement adapté à cette nouvelle gauche en mettant davantage l'accent sur la question ethnique.