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Discours islamiste, pluralité linguistique et diversité culturelle au Maroc

La recherche universitaire et scientifique sur la diversité culturelle, linguistique et politique au Maroc constitue un terrain d’investigation pluriel, pluridisciplinaire et riche en antagonismes à la fois entre les modèles de pensées, les approches et la sémantique qui en étayent la dynamique. C'est cette variété et cette approche contradictoire qui font sa véritable essence critique. La présentation ici de l’un de ces modèles d’analyse sur la langue, la culture et le discours au Maroc en est un exemple, alors même qu’au fond, ces phénomènes se nourrissent les uns des autres pour constituer ce que l’on appelle l’identité nationale marocaine. Il est entendu que cette étude reflète les opinions de l'auteur et non le point de vue de FOCUS.



Par Saïd Bennis(*), Université Mohammed V, Rabat I ACADEMIA


Les formes de la diversité au Maroc transparaissent à travers deux modes de manifestation (identité linguistique, spécificité culturelle, tendances religieuses, courants idéologiques, ...). Devant cette situation, le constat de base mettant en relation le discours islamiste et le paradigme de la diversité peut être énoncé comme suit : le paradigme de la diversité (affichée) semble quasi absent du discours islamiste et notamment dans le projet de société du Parti de la Justice et du Développement (PJD) au pouvoir (de 2011 à septembre 2021).


La logique argumentative, l’activité discursive ainsi que la production langagière semblent être substituées par des attitudes réactives et des postulats d’unification quant aux questions diversité qui doivent être cantonnées au processus constitutionnel de reconnaissance. La phase d’opérationnalisation demeure une phase incertaine et ambigüe sinon relevant d’autres sphères qui ne sont pas les leur et sur lesquelles ils n’ont pas d’emprise. Les questions de recherche qui semblent pertinentes à cet égard peuvent être énoncées comme suit :


- Quel cadre constitutionnel et institutionnel pour la diversité culturelle et la pluralité linguistique au Maroc? - Quelles sont les interactions du discours islamiste relativement au paradigme de la diversité?

Ces questions de recherche sont sous-tendues par un questionnement stratégique qui poserait la problématique de la réconciliation entre particularisme et universalisme Pour répondre à ces questions l’hypothèse générale adoptée est la suivante : le pseudo- discours des Islamistes référant à la diversité se fonde sur un positionnement unificateur au travers de prises de position ambivalentes et discontinues par rapport à la question de la pluralité. Pour étayer cette hypothèse, il sera procédé d’abord à un état des lieux des enjeux du discours sur la diversité dans le contexte marocain, pour ensuite présenter les manifestations des facettes de la diversité dans le discours des Islamistes et leur articulation avec une vision univoque pour enfin débattre des outputs viables de la pluralité linguistique et de la diversité culturelle au Maroc.


ENJEUX DU DISCOURS SUR LA DIVERSITE DANS LE CONTEXTE MAROCAIN


Dans les contextes du pluralisme linguistique et de diversité culturelle, la promotion des droits linguistiques et culturels est intimement liée à deux dimensions : une dimension symbolique s’élaborant de facto, in vivo dans la pratique quotidienne des individus et une dimension identitaire s’opérant in vitro de manière institutionnelle ou constitutionnelle à travers des politiques culturelles et des aménagements linguistiques appropriés. Les enjeux symboliques sont portés par les individus et les acteurs de la société civile (Associations de défense de droits humains, Association de défense des langues maternelles et nationales, Mouvement amazigh, Défenseurs des langues étrangères, Défenseurs des langues maternelles, défenseurs des langues officielles …). Les enjeux identitaires se rapportent aux acteurs institutionnels notamment le ministère de l’éducation, le ministère de la culture, les Académies de langues (l’IERA et l’IRCAM). A travers cette dualité, la dynamique sociale peut engendrer des situations d’insécurité linguistique et culturelle (C . Baggioni, 1996 et

Francard, 1997). Par ailleurs, les droits linguistiques et culturels se présentent comme la manifestation d’une quête de légitimité linguistique et culturelle vécue par un groupe social dominé, qui a une perception aiguisée de sa langue et de sa culture, qui atteste sa minorisation et aspire à acquérir des formes linguistiques et culturelles lui permettant de se sentir en sécurité sociale. Il y a insécurité linguistique et culturelle lorsque les individus considèrent leur langue et leur culture comme peu valorisantes et entrevoient un autre modèle linguistique et culturel qu’ils ne pratiquent pas. En revanche, il y a sécurité linguistique et culturelle quand les individus, pour des raisons variées, acceptent leur manière de parler et leur vision du monde et les considèrent comme légitimes et prestigieuses (Cf. Derida, 1996 ; Lahire, 1998 et Tabouret-Keller, 2001).


En conséquence, la culture et les langues au Maroc poursuivent deux trajectoires différentes. La première est inscrite par défaut dans les pratiques quotidiennes d’interactions verbales bénéficiant du statut de véhiculaire et de nouvelles positions privilégiées sur le marché linguistique et culturel marocain (Cf. Boukous 2012). La deuxième est supportée par une société civile et des acteurs sociaux qui la replacent dans une dimension de constitutionnalisation et des droits de l’homme, particulièrement en ce qui concerne la langue et la culture amazighes (Cf. Bennis, 2009). Aussi, les revendications du mouvement associatif amazigh se sont-elles homogénéiser sur certaines constantes comme la nécessité d’une nouvelle organisation sous forme de comités de coordination régionale prônant une forme locale de la langue maternelle, le passage d’une trajectoire linguistique à celle d’une aspiration politique (Cf. Antara, 2007) à l’autonomie (projet de l’autonomie du Rif, …), au conflit culturel ( Cf. Dorronsoro et Grojean, 2015), et au rejet de toute récupération ou instrumentalisation de la langue maternelle par l’Etat ou ses sympathisants amazighs. Ce qui explique les nouvelles projections historiques et alliances depuis l’année 2007, élaborées par certaines fractions de la mouvance amazighe, jusqu’à ce jour, qui associent l’histoire, la langue et l’identité amazighes à celles des Israéliens et des Kurdes (Association d’Amitié Amazigh Kurde, célébration par certaines associations amazighes du 10ème anniversaire de l’arrestation du leader kurde Oujalan et conventions de partenariat du PDAM avec certaines associations israéliennes).


C’est pourquoi, d’un point de vue général, les enjeux du discours sur la diversité se rapportent directement à la satisfaction des besoins identitaires, linguistiques et culturels des groupements, des groupes et des individus sur la base de la citoyenneté, la transition d’une logique d’homogénéisation à celle d’hétérogénéisation identitaire, linguistique et culturelle et le passage d’un Etat centralisateur vers un Etat partageant les biens et les ressources symboliques avec les régions.

Dans le contexte marocain, la constitution marocaine en matière de culture et de langues adopte une posture écologique (Cf. Calvet, 1999) à partir de termes de références circonscris dans un spectre d’actions politique comme la « préservation », la « protection », la« conservation », la « promotion », le « développement », etc. (Cf .Article 5 de la constitution marocaine de 2011). En effet, compte tenu de la configuration constitutionnelle qui souligne la pluralité des affluents de l’identité marocaine, l’officialisation de l’amazigh, la reconnaissance des variétés linguistiques régionales et la promotion des expressions culturelles locales, il est essentiel de rappeler que la pluralité linguistique et la diversité culturelle ont été inscrite sur deux diapasons, un diapason horizontal impliquant les initiatives de l’institution royale, le plaidoyer de la société civile en matière de droits linguistiques et culturels et les nouvelles dispositions de la constitution de 2011 (Création du Haut conseil des langues et de la culture marocaine, …) et un diapason vertical induisant les spécificités culturelles et réfère à la compétitivité entre les expressions culturelles et les variétés linguistiques dans leur profondeur territoriale et leurs contours régionaux et locaux ainsi que la réalité du marché culturel marocain.


Toutefois, cette configuration constitutionnelle a été basée sur le principe de coexistence. Les variétés linguistiques de même que les expressions locales et régionales coexistent avec les deux langues officielles et la culture officielle. Ce qui présuppose que la situation actuelle de la diversité au Maroc sera orientée vers une neutralité culturelle et linguistique de l’Etat. La logique de neutralité vise à préserver, promouvoir, protéger et conserver les spécificités culturelles et linguistiques en s’appuyant sur une politique culturelle et linguistique fondée sur les particularismes régionaux (Cf. Bennis 2014).