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Ecrire l'émeute ou le temps des soulèvements sociaux

Le site Nonfiction a publié un article dans sa livraison de mai sous forme de synthèse du contenu de la revue ''Socio'' (numéro 16 - 2021) consacré à l’analyse de « la place des corps et des affects dans l’expérience de la violence » sous le thème générique "Soulèvements sociaux" dont nous reproduisons ici l'économie globale.


Depuis 2010, des contestations d'ampleur ont agité bon nombre de contextes nationaux. Si elles renvoient à des situations et des enjeux politiques à chaque fois spécifiques, il existe des expériences partagées et des récits concordants entre eux. Aux ressources argumentatives classiques (lutte contre la précarité, l’injustice, les inégalités économiques, etc.) s’ajoute une revendication à l’élargissement des orientations du vivre, des formes de vie, en somme à une transformation existentielle des manières d’être. Ce retour du registre culturel, éventuellement romantique, dans la scène politique interroge tant du point de vue de ce qu’il dit de notre époque que dans sa capacité à tracer un avenir, des perspectives dans l’organisation du monde et dans le dépassement des contingences capitalistiques.

Par Maryse Emel I Nonfiction


C’est à l’analyse de « la place des corps et des affects dans l’expérience de la violence » que se consacre le numéro 16 (exercice 2021) de la revue ''Socio'' sous le thème générique "Soulèvements sociaux". Destructions et expérience sensible de la violence, dirigé par Pauline Hachette et Romain Huet. En 2013, dans un autre numéro, c’est par les termes de révolutions, contestations et indignations que la même revue désignait les mouvements sociaux d’ampleur. Ici, la place reconnue aux émotions dans l’espace public implique d'écrire l'histoire autrement, en faisant place à l’imagination et la sensibilité ; en abandonnant les grands modèles d’explication structuraux pour faire apparaître les « transformations silencieuses ».


Interviewé pour le numéro 16 de la revue, l'auteur de ''L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire'', Hervé Mazurel, affirme en effet qu'« il nous faut apprendre à mieux saisir les transformations silencieuses et étroitement corrélées des structures sociales et des structures psychiques ». En ce sens, l’écriture joue un rôle essentiel pour restituer une esthétique de la sensibilité. L’historien cite par exemple Le Territoire du vide d’Alain Corbin, qui est représentatif de cet effort pour créer, par l’écriture, « une aura de poésie scientifique » . L'objet de ce numéro 16 de la revue Socio consiste justement à réexaminer le concept d'émeute à la lumière de cette ouverture au sensible.


La vie, au cœur du politique


Ukraine, Biélorussie, Algérie, Chili, Hong Kong, Colombie… La liste n’en finit pas des pays ayant vu naître ces dernières années des formes de luttes politiques et sociales déconcertantes aux yeux des pouvoirs. Comme l’écrivent Pauline Hachette et Romain Huet, la nouvelle configuration de ces « soulèvements » attend de nouveaux outils conceptuels. Car rien ne semble plus les rattacher à une tradition normative. Ainsi, les débordements sont également à lire comme débordements des catégories classiques du politique et de celles des formes de vie. Dans l’indignation, « Il s’agit aussi bien de restaurer une dignité malmenée, que de revendiquer une transformation existentielle des manières d’être ».


Pour autant, ce n'est pas tant à une table rase que l'on assiste – détruire pour détruire – qu’à une recomposition du monde. Détruire, comme l’écrivait Walter Benjamin, c'est « faire passer de l’air frais dans notre histoire présente ». Il s'agit là d'une expérience esthétique qui suppose une volonté créatrice, une volonté « d’ouvrir aux capacités collectives la possibilité de façonner des futurs multispécifiques propices à la vie» .

Fin de l’espace public ?


Débordements, affrontements, destructions ciblées sur les institutions tenues pour emblématiques du capitalisme, témoignent d’un rapport au politique qui excède la conception rationnelle de l’éthique de la discussion définie par Jürgen Habermas. C'est que l’occupation de l’espace public par les spécialistes des discours rend inaudibles ceux de l’opposition. En d'autres termes, si les aspirations à une parole publique ne manquent pas, la possibilité d'être entendu reste en souffrance. L’immédiateté de la présence physique surgit alors : à défaut de faire entendre sa voix, on fait voir les corps.


Place Tahrir, Nuit debout, Occupy Wall Street, Gilets jaunes : ces mouvements ont aussi recouru à un détournement du sens de la rue, en faisant un lieu politique où se tissent d’autres histoires. Plutôt que d'une coupure avec le monde – comme l'analysait Hannah Arendt –, Pauline Hachette et Romain Huet considèrent la crise politique comme une crise d’appropriation de l’espace. Ce refus de régler les conflits dans « les espaces traditionnels de la médiation» conduit à un «replisur une célébration enthousiaste du "présent vivant" » d’un événement aux dépens de la construction d’un horizon normatif.


Un article de la revue, signé par Tristan Stohellou, se consacre à la pensée d'Axel Honneth. Si l’origine des soulèvements contemporains doit être trouvée dans l’expérience du mépris, comme le soutient le philosophe, il convient alors d'examiner les structures de reconnaissance sociale. En sociologues, Pauline Hachette et Romain Huet proposent en ce sens de mener des enquêtes sur les attentes morales des sujets. Selon eux, il ne suffit pas de qualifier l’injustice, il faut encore mesurer les forces sociales en présence qui rendent possible certaines configurations politiques. Dans la situation actuelle, où la communauté constitue le dernier espace de l’estime sociale, le repli communautaire apparaît comme la seule solution au mépris, donnant lieu à des politiques identitaires et finalement à ce que David Sparti a nommé « la tribalisation de la société ».


Cela nous invite dès lors à « comprendre comment l’altération de la vie coïncide avec l’opposition politique ». Cette question rejoint la pensée du philosophe Théodor Adorno, qui pointe la portée politique de la souffrance. Pris sous cet angle, le mouvement des Gilets jaunes peut être lu comme « l’expression politique d’un épuisement partagé » . De leur côté, les pouvoirs publics gèrent ce qu’ils considèrent comme les risques techniques et psychologiques des foules, plutôt que de s’arrêter sur les conséquences d’une rupture des pratiques de délibération démocratiques.


Le temps de l’émeute


L’article d’Alain Bertho analyse ce moment de rupture qu’est l’émeute. Rupture avec le « consensus républicain » du pouvoir, qui s'accorde pour stigmatiser la violence des révoltes, mais aussi rupture avec un certain lexique politique, celui de « l’ordre public que l’émeute met à mal sans que s’impose un vocabulaire émeutier de l’émeute ». Le temps partagé de l’émeute correspond à une expérience singulière de désassignation identitaire et de construction d’un nouveau commun, pour lesquelles les notions d’ordre et de désordre sont inopérantes. Les mots se voient désinvestis de leur portée signifiante au profit d’une gestuelle plus significative, susceptible de créer une action commune.