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Elites et société : la face insidieuse de la dominance et du pouvoir

Dernière mise à jour : 25 mai

'' Les hommes sont égaux. Certains sont plus égaux que d'autres ''. Cette belle phrase de Georges Orwell donne toute la mesure d'une qualification forcément délictueuse dans le propre de son essence, de sa portée et de ses répercussions sur le comportement social des individus en général. N'est-il pas, en effet, contradictoire, voire anachronique, de prendre pour une donnée naturelle ce que, durant les années soixante et soixante-dix du temps marocain, nous considérions tous être un positionnement de classe condamnable, parce que supposant un embourgeoisement intellectuel inacceptable du point de vue de la révolution socialiste et de l'internationalisme prolétarien ?(*)


Najib BENSBIA I On peut comprendre que l'on puisse sourire d'un tel rappel. Mais, cela ne pose-t-il pas la question de la légitimité d'un tel concept, l'élite, dans un espace humain, culturel, voire civilisationnel, qui utilise généralement les terminologies en dehors de leur contexte sociologique et politique.

Élites et stratification sociale

Le concept d'élite n'est pas neutre. Il décline matériellement un positionnent de commandement et de dominance prêt à être mis en œuvre. L'élite n'est pas une définition passive qui renvoie à une situation idéaltype ou théorique pure. Le concept, tel qu'il a été défini et utilisé par la sociologie, rend-compte d'une matérialité identitaire qui érige les dépositaires en acteurs prêts à agir, dès le moment où ils s'insèrent dans le moule élitiste.

Comment se pose, à partir de cette approche du concept, la question de l'élite dans la société marocaine, ou, pour inverser la problématique, comment approcher l'élite marocaine au regard du politique dominant au Maroc ?

Il n’est pas nécessaire de revenir sur les différentes définitions qui sont données de la notion d'élite, d'autant qu’il est largement expliqué la substance et l'étymologie de cette notion. Pourquoi, cependant, utiliser "élite'' au singulier, alors que l'usage et la logique empirique voudraient que le pluriel soit le plus adapté.

L'esquisse de réflexion proposée ici est d'approcher le concept "élite" au travers de la charge emblématique qu'il renferme, d'une part, et au contact des ambitions, individuelles et par groupes, des prétendants à l'exercice du pouvoir au Maroc, d'autre part. Ce qui devrait permettre de vérifier si, en tant que groupe social, les élites marocaines ont d'abord conscience de leur position de ''privilégiés'', et en cela, est-ce que ledit groupe est porteur d'un idéal politique, ou agit-il en simple réacteur d'une vision de l'environnement immédiat qui lui est extérieure et à laquelle il est appelé à s'adapter, afin d'atteindre la finalité même de toute élite politique, l'exercice du pouvoir.

Historiquement, le concept d'élite - en tant que rendu matériel, moral et social du statut d'un groupe - est d'utilisation récente dans le champ et le discours politiques marocains.

Le politique au Maroc s'identifie, en effet, par deux éléments fondateurs:

1- Il s'agit d'un exercice qui met en contact dialectique permanent, l'ensemble de la classe politique marocaine et la monarchie. En cela, le champ politique est traversé, de part en part, d'un donné fondamental : le discours usité est teinté de populisme à l'excès. Tout va et revient vers le peuple comme référence matricielle.

2- À l'intérieur de la classe politique marocaine, chaque acteur se présente comme étant un quémandeur altruiste de démocratie, d'égalité et de justice sociales. En cela également, le discours veut s'inscrire en harmonie avec la volonté populaire, plutôt qu'en outsider éclairé agissant au nom et pour le bien de la Communauté.

En d'autres termes, les composantes de la classe politique marocaine ne s'identifient séparément les unes par rapport aux autres que pour mieux s'émousser dans l'unicité qui en fait un corps homogène, un corps censé agir dans l'intérêt de la nation. L'unicité est ici une unicité de résultat. Elle exprime une volonté une et indivisible, celle quémandant la confiance populaire.

Les différentes élites que comprend le système marocain, lorsqu'elles s'expriment sur le terrain politique, perdent toute autonomie dès le moment où, d'un côté, elle n'ont pas été l'aboutissement d'un processus de formation élitiste volontaire et prédestiné à participer à la stabilité de ce système. D'un autre côté, le statut d'élite est un acquis extérieur qui vient consacrer une situation de fait, un constat a posteriori qui peut, selon le cas, donner lieu, ou non, à une participation active au façonnement du politique marocain et, peut-être, à l'exercice du pouvoir d'État.

Le singulier renvoie donc à l'essence même du concept élite appliqué au champ politique marocain. Bien sûr, la classe politique marocaine est composée d'élites plurielles, comme pour toute société en mouvement. Ce qui nous intéresse dans cette réflexion, c'est de savoir si, à l'intérieur de ce champ, les élites marocaines agissent sur le politique ? Si non, qu'elle est l'essence de ces élites, en considération de la factualité politique marocaine immédiate ?

Concept d'élite et quête de l'affirmation de soi

Il est légitime de prétendre à l'exercice du pouvoir, dès lors où l'indicateur de départ est de se distinguer soit par le savoir, soit par la richesse, ou encore par la compétence, dans sa vie, son travail et, au préalable, dans la quête de son statut social.

N'est-ce pas là un instinct naturel de l'espèce humaine!

L'hégémonie, la distinction, le pouvoir dans ses diverses ramifications motivent les individus et les groupes, dès le moment où, au sein de la société, être le meilleur est une ambition pleinement justifiée. Mais, cette compétition ne permet-elle pas, a contrario, comme par dépit, de donner la mesure des rapports sociaux qui s'établissent au sein de la société et, donc, d'identifier le type de société à laquelle on a affaire ?

On appelait cela, jadis, dans un temps qu'il n'est désormais point de bon ton de rappeler, la société de classes. Car, il est bien évident que l'élitisme est le propre d'une société qui admet, en son sein et dans les relations sociales qui s'y établissent, la compartimentation et la distinction de classes comme mode d'action et de participation à la vie politique, économique et sociale.

La société marocaine, à l'instar de toute société composite, est une société de classes. Elle admet et fonctionne sur la base de la différenciation de statuts et d'appartenance comme vecteurs d'identification culturelle, sociologique et politique.