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Enquête : Notre ombre numérique

Lorsque nous nous connectons, notre identité est mise à nu, nos choix et nos préférences sont scrutés à la loupe et notre intimité s'en trouve conséquemment déflorée. Par qui ?Les traqueurs de pub, d'un côté, et les fouineurs, tous les fouineurs - publics et privés - s'en donnent à cœur joie pour nous dicter notre comportement, influer sur nos désirs et


Enquête de Florian Delafoi et Paul RongaI Le Temps


Ce matin-là, Joséphine Mosch fredonnait une chanson au saut du lit avant de lancer l’application musicale Spotify en mode aléatoire. « Le service a joué le morceau que j’avais en tête », raconte la trentenaire, encore surprise par cette drôle de coïncidence. La célèbre plateforme serait-elle un peu trop à l’écoute de ses envies musicales ? La plaisanterie se teinte de soupçon.



Au fil de l’utilisation se forme une solide base de données dans laquelle on trouve l’historique détaillé des écoutes, le type d’appareil utilisé ou encore la liste des recherches effectuées. Autant d’informations qui permettent d’adapter les suggestions musicales aux goûts et à l’humeur de l’utilisateur. «Le truc formidable avec Spotify, c’est que nous vous proposons du contenu de plus en plus personnalisé à mesure que nous en savons plus sur vous et vos habitudes d’écoute», s’enthousiasme l’entreprise suédoise.

Cette connaissance fine de notre personnalité suscite l’appétit des annonceurs, dont les réclames se glissent entre deux chansons dans la version gratuite du service. «J’allais dire le flicage au lieu du ciblage», ironise Joséphine Mosch. Pour gratter le vernis de la personnalisation, la Martigneraine a envoyé une demande d’accès aux informations collectées par Spotify à son sujet, comme le permet le règlement européen sur la protection des données en vigueur depuis 2018.


Cette démarche a été réalisée dans le cadre d’une opération participative du Temps. Comme elle, dix lectrices et lecteurs aux profils variés ont bénéficié d’un accompagnement durant plusieurs mois pour solliciter diverses entreprises, de l’acteur local au géant américain. Au total, une soixantaine de requêtes ont été envoyées.


Le spécialiste Paul-Olivier Dehaye, fondateur de l’organisation non gouvernementale PersonalData.IO, basée à Genève, a partagé son regard acéré tout au long du projet. Paul Ronga, datajournaliste au «Temps», a également aidé les lecteurs à décrypter les données les plus obscures. Avec une question centrale: les en treprises jouent-elles le jeu de la transparence ? Le citoyen peut-il vraiment reprendre le contrôle ? «J’ai observé deux réactions possibles chez les participants, indique le spécialiste. Certains baissent les bras et arrivent à la conclusion que le système est pourri quand d’autres se révèlent plus combatifs en affirmant que le cadre juridique doit être respecté et multiplient les démarches.»


Alors que des mastodontes de la tech façonnent des algorithmes au mécanisme opaque, pister nos traces numériques permet de mieux saisir les enjeux. Nos données sont utilisées à des fins de marketing, mais pas seulement : elles peuvent se transformer en arme politique redoutable ou en puissant outil de surveillance.


Or, «le traitement des données à caractère personnel devrait être conçu pour servir l’humanité», souligne le texte de loi européen. Pour les participants, la quête s’est révélée alambiquée et décourageante. «Il est très simple d’envoyer une demande, mais obtenir une réponse claire, c’est un parcours du combattant, regrette Joséphine Mosch. Les plateformes numériques qui utilisent mes informations personnelles le font-elles à mes dépens ou à mon service ? J’ai l’impression d’avoir plongé dans un univers qui m’a échappé.»


Nos traces numériques forment un gisement considérable. Que ce soit un réseau social ou une plateforme vidéo, la logique est la même : proposer des services attrayants pour capter l’attention des internautes. Plus les adeptes sont nombreux, plus les revenus de la société augmentent. Leur nombre, la connaissance de leurs habitudes en ligne ou de leurs pratiques de consommation forment une masse d’informations précieuses. Statistique éloquente : en 2019, chaque utilisateur de Facebook a rapporté en moyenne près de 30 dollars de revenus publicitaires, pour un total de 69,7 milliards de dollars. Des recettes en constante progression.


Ce mécanisme redoutable a fait naître des géants du numérique. Avec des intentions louables au premier abord. Si le client est roi, alors il convient de connaître les détails de son existence pour le servir au mieux. Le développement des outils informatiques permet d’automatiser la procédure.


BESOIN DE TRANSPARENCE


«L’économie des données ne me dérange pas en soi, les entreprises peuvent essayer de gagner de l’argent avec le traçage. Elles ont également besoin de ces informations pour améliorer leur service comme leur application mobile. Ce sont des arguments recevables mais elles doivent agir avec transparence», estime Laurent Fasnacht, salarié d’une entreprise spécialisée dans la cryptographie et participant au projet du Temps. Lui a sollicité de nombreuses sociétés, «surtout des acteurs locaux».


Alors que l’inquiétude des citoyens grandit au rythme des scandales autour de la vie privée, les entreprises redoublent d’efforts pour afficher leur bonne foi. Elles choisissent des slogans et des formules qui rassurent sur l’utilisation des informations personnelles, tout en insistant sur les bienfaits de la personnalisation.


Lire l’intégralité de l'enquête dans la source : Traquer son ombre numérique


Photo : Wix médiathèuee