Formes biologiques sauvages

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Briser la chaine du silence et du secret - Partie II

Dernière mise à jour : 16 juil.

Entrer par ce que le secret produit permet d’interroger moins un contenu, un objet ou une modalité de l’être, que les opérations à travers lesquelles se nouent des formes sociales spécifiques. Si la place du secret dans les relations intergénérationnelles a été analysée surtout par la psychologie et la psychanalyse (Tisseron 1985, 2011, Anaut 2007, Grobost 2012, Slim 2016), nous souhaitons ici interroger ce que fait le secret aux rapports entre générations, comment il se transmet et quels sont les acteurs collectifs qui interviennent dans la manière de garder, dévoiler, transformer des événements passés sous silence, transmis par bribes, occultés ou reformulés.



Par Nicoletta Diasio et Régis Schlagdenhauffen I OpenEdition Journal


Partie II

Entre silence, humilié et secrets protecteurs


Une première section du dossier analyse la transmission inter- et transgénérationnelle de la mémoire d’événements traumatiques : le bombardement atomique de Hiroshima au Japon et ses conséquences dans la vie des irradiés et de leurs descendants (Aurélie Deganello), la violence incarnée de l’esclavage et la conjuration de la précarité économique par le rituel à Cuba (Maxime Toutain), le génocide arménien à travers l’histoire d’une enfant enlevée, adoptée et convertie à l’Islam (Laurent Dissard).


Dans les trois cas, nous avons à faire avec ce que Hirsch (2012) appelle des post-mémoires : la post-mémoire se distingue de la mémoire par la distance générationnelle et de l’histoire par le lien personnel profond. La post-mémoire est une forme puissante et très particulière de mémoire, précisément parce que son lien avec son objet ou sa source est médiatisé non pas par le souvenir, mais par un investissement et une création imaginatifs. […] La post-mémoire caractérise l'expérience de ceux qui grandissent dominés par des récits qui ont précédé leur naissance, dont les propres histoires tardives sont évacuées par les narrations de la génération précédente, façonnées par des événements traumatiques qui ne peuvent être ni compris ni recréés.


Si la mémoire est toujours l’effet d’un processus de reconstruction et de reformulation (Halbwachs 1925), la distance historique, le silence qui entoure les événements traumatiques, les vides entretenus (que ce soit par la censure américaine ou japonaise dans le cas des irradiés ou par la non-reconnaissance du génocide arménien par l’État turc) ou encore la marginalité sociale produisent un savoir parcellaire et exigent un travail de reconstitution encore plus poussé.


Le caractère indicible de la violence est modulé sur une temporalité très longue qui comporte des rapports différents au secret et la mobilisation d’acteurs externes au groupe familial. La première modulation du secret prend la forme d'un « secret humilié » (Connerton 2008), produit par l’expérience de la honte ou de la discrimination, imposé parfois par les vainqueurs ou endossé par les victimes pour se protéger du blâme, voire de la persécution. Comme dans les cas des rescapées du camp d’Auschwitz-Birkenau rencontrées par Michael Pollack (1990), surgit alors la nécessité d’une rencontre entre la disposition du témoin ou du survivant à parler et la disponibilité de celui ou celle qui écoute à en recevoir le témoignage. Face à la difficulté des descendants directs d’assumer le récit de leurs aînés, la création d’héritiers d’adoption a été, au Japon, une manière de garantir la transmission des témoignages des survivants (Deganello). Dans la biographie décrite par Dissard le souvenir du génocide se heurte, quant à lui, à une société qui continue de le nier et qui mystifie les opérations de restauration d’objets mémoriels en occultant leur histoire.


Une deuxième expression du secret relève plutôt d’une volonté de préservation et de résistance face à la violence esclavagiste et capitaliste, incarnée par l’industrie sucrière à Cuba. Les rituels afro-cubains transmis d’une génération à l’autre dans une famille de descendants d’esclaves constituent un acte de mémoire et de protection face à l’incertitude existentielle et économique. Leur caractère confidentiel permet de renforcer le rôle de ce groupe familial dans la communauté, l’initiation en assure la succession en intégrant une parenté dite « d’affinité » à celle appelée « biologique et rituelle ». Parentés symboliques au Japon, parentés affinitaires à Cuba, mobilisation d’un village en Turquie, les contributions montrent comment, dans le temps long, les silences se défont ou se renforcent grâce à l’action de membres externes à la famille qui viennent soutenir le dévoilement ou le maintien du secret à travers les générations.


Empilements de silences et parentés plurielles


Un des mérites de Michel Foucault (1976) est d’avoir montré que la sexualité constitue en Europe un enjeu de pouvoir, une surface de contrôle et une machine à secrets : elle est à la fois ce qui doit être dit et ce qui possède un pouvoir de latence intrinsèque permettant au secret d’être préservé et constamment revitalisé. Ce dispositif de sexualité entre de plain-pied dans les relations familiales, en ce que « la famille est l’échangeur de la sexualité et de l’alliance : elle transporte la loi et la dimension du juridique dans le dispositif de sexualité ; et elle transporte l’économie du plaisir et l’intensité des sensations dans le régime de l’alliance » (2004 : 143). Sans étonnement, donc, une deuxième section du dossier porte sur les secrets et les silences dans la filiation et dans les relations adultérines, là où, pour revenir à l’expression d’Adell (2014), le lien rejoint la loi, et le jeu de l’amour et de la sexualité rencontre des procédures d’institution du couple, des parents et des enfants.

Dans un premier temps, Valérie Feschet nous livre les résultats de son enquête portant sur les relations extraconjugales et les paternités dissimulées.


Dans son étude de cas richement et finement décrite, l’empilement de secrets donne à voir une parenté complexe qui va au-delà des deux dimensions de la filiation et de l’alliance pour laisser éclore une mécanique réticulaire complexe au sein de laquelle l’ethnologue a son propre rôle à jouer. Ewa Maciejewska-Mroczek et Anna Witeska-Młynarczyk abordent la gestion du passé de l’enfant adopté en Pologne. Au carrefour de l’intimité quotidienne des familles d’adoptants et des arrangements institutionnels plus larges, elles montrent l’influence de la psycho-bureaucratie dans le maintien d’un secret des origines qui se heurte parfois aux désirs des enfants. Kévin Lavoie et Isabel Côté restituent quant à eux les résultats d’une enquête menée au Québec auprès de femmes ayant fait appel à une donneuse d’ovules afin d’enfanter. Ils reconstituent les étapes du dévoilement progressif de l’existence de cette « personne sans nom » au fil de la croissance de l’enfant. Ainsi, la tension entre dire et cacher s’inscrit dans un temps qui oscille entre le présent de l’attente et la projection dans l’avenir.


Lue par les secrets qu’elle suscite, la filiation apparaît comme un acte collectif, où résonnent les propos des new kinship studies qui montrent à quel point la fabrication des descendants va au-delà de la seule union sexuelle de deux partenaires (Carsten 2004). Ici « le secret relie entre elles des générations et des parentèles parallèles apparemment disjointes » (Feschet dans ce numéro). Les silences s’enchaînent, autour des origines, de l’inceste, de la sexualité de la mère et de ses amants. Les non-dits familiaux rencontrent les silences des institutions, comme ceux portés par les psychologues chargés d’accompagner la future mère receveuse de gamètes à ceux des agences d’adoption.


Les contributions témoignent également de la place de l’administration dans le gouvernement des vies individuelles par le refus ou l’accessibilité aux informations sur soi, le rôle de l’évaluation psychosociale, l’importance de la bonne mise en récits sachant esquiver ce qui ne peut pas être dit. Travailler ces passés inconnus, entre tentation de les enfouir « sous terre » et reconstruction patiente, finit par produire ce que Maciejewska-Mroczek et Witeska-Młynarczyk appellent « a creative kinning », un travail d’emparentement créatif (Howell 2003) qui se fraye un chemin entre le système légal, les pratiques institutionnelles et celles individualisées et intimes des familles et des enfants.


Le secret au secours d’un récit sur soi


Pour Foucault, la boucle « secret-aveu » constituerait, en Occident, « une des techniques les plus hautement valorisées pour produire le vrai » (2004 : 79), une technologie du pouvoir hautement individualisante. Néanmoins, cette société avouante qui incite au dire vrai sur soi n’est pas une société de la transparence absolue. Le secret se nourrit de mises en récit qui jouent habilement sur les esquives, les reformulations, les malentendus savamment entretenus. Il implique « une tension qui se traduit par des fuites involontaires, des confidences, des trahisons masquées ou des révélations fracassantes » (Petitat 1998 : 17). Entre charme du secret et plaisir du dévoilement et de l’aveu, toute une diversité de formes relationnelles s’actualise suivant les situations et les contextes : « le jeu de deux intérêts opposés, celui de dissimuler et celui de dévoiler, fait naître des colorations, des fatalités, qui traversent tout le champ des actions réciproques humaines » (Simmel 1999 : 369). Les secrets peuvent faire des ricochets sur plusieurs générations comme l’indique Serge Tisseron (2002) dans une contribution relative aux secrets familiaux déstructurants. Il y montre comment s’effectue le passage du registre de l’indicible (qui concerne la première génération) à celui l’innommable (qui concerne la seconde génération), puis enfin de l’impensable (relatif à la troisième génération).


Cette tension est particulièrement évidente dans les articles de la troisième section où le silence sur l’histoire familiale intervient dans la construction de soi de jeunes en difficulté, autant comme une contrainte que comme une ressource. La recherche de Sarra Chaïeb auprès de personnes prises en charge par l’aide sociale à l’enfance en France montre bien la tension entre le silence imposé par l’institution sur les conditions du placement et le secret sur soi et sur son histoire tel qu’il est réapproprié par les jeunes dans le cadre de leurs interactions avec les pairs. Une histoire à trou que la saturation de documents administratifs n’arrive pas à combler, mais qui en même temps se prête à des stratégies d’évitement et de dissimulation pour se soustraire au stigmate ou à la discrimination. Dans une approche psychosociologique, Marie-Laurence Bordeleau-Payer décrit des séances d’un groupe de parole de jeunes adultes dans une clinique à Montréal et montre comment, par un jeu de voilement/dévoilement, s’