Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

Equation complexe : Confiance et vérités

Le thème de la confiance et de la vérité nous renvoie à celui de l’effondrement du commun. Voilà une affaire très contemporaine. Le dur est devenu mouvant et labile. Nous savions que tôt ou tard il nous faudrait jongler avec une pluralité des réels mais nous ne savions pas quand est-ce que cela arriverait ; ni par où. On s’attendait sans doute à voir surgir cette urgence par le biais des croyances, par la complexité de ce qu’implique « vivre ensemble » quand les religions n’ont pas toutes le même plancher. Mais finalement, l’urgence est peut-être arrivée d’ailleurs.



Par Benoît Fliche et Christophe Pons I Revue des Sciences sociales


Les crises de confiance ont débordé de tous côtés : par le politique où la valeur démocratie a cessé de paraître « normale » ; par l’ontologie des êtres dont les subjectivités sont devenues discutables et transformables ; par l’échec de la rationalité positive qui était supposée s’imposer ; par la nature dont la permanence rythmique s’est détraquée, précipitant les saisons vers de nouvelles écologies ; enfin, par la médecine et la biologie, bien sûr… À regarder de plus près, tout ce qui paraissait à peu près intuitivement évident et pérenne, comme les socles fondateurs des sociétés occidentales contemporaines, a été régressé au rang de « point de vue » ou d’« opinion ». Dans ce contexte, ces sociétés, toutes assurées qu’elles étaient de reposer sur l’équation d’un lien social noué sur celui de la confiance, sont à ce jour encore en état de sidération, à peine en train de réaliser qu’il faut réinventer autre chose.


Sans faire acte de prophétie, il semble probable qu’un des défis du nouveau siècle débutant sera précisément là ; dans le besoin social d’une invention collective originale, dans un futur commun à bâtir. Il faudra en cela faire tenir ensemble la diversité de l’humanité sur un même espace partagé, une sphère dont l’anthropologie sait que la topologie associée n’est pas sans conséquence sur les appartenances (Fliche 2019). À ce titre, les sciences sociales auront un rôle important à jouer. C’est même à ce stade qu’adviendra enfin le véritable engagement de l’anthropologie, celui d’un vivre ensemble à imaginer, à égalité.


C’est avec cette perspective à l’esprit que le présent numéro thématique a été pensé ; puisse-t-il, modestement sans doute, contribuer à l’édifice de ce monde pluriel qu’il faudra coûte que coûte penser. Et pour ce faire, il nous paraissait nécessaire de revenir à ce lien fondateur entre confiance et vérités comme un socle non seulement des sciences sociales mais aussi des sociétés elles-mêmes. Cependant, notre propos n’est pas de célébrer ce couple tel une évidence oubliée, ou un fondement menacé du vivre ensemble ; l’inévitable pluriel qu’il faudra accoler sans cesse au terme second, témoigne bien du fait qu’ils ne forment pas un couple, et qu’il est impossible de dire où serait la vérité ; celle en laquelle il faudrait avoir foi, en démontant un à un les faux-semblants, en pointant les égarements de ceux qui s’en écarteraient.


Laissons cela aux moralistes, qui ne manquent pas, et rappelons simplement que le métier des sciences sociales est un travail de complexification, non de simplification. C’est parce que les mondes sont complexes, dans leurs essences et entendements, que les scientifiques du social ont quelques utilités à faire ce métier qui est le leur, et à se méfier des visées utilitaristes qu’on attend souvent qu’ils promeuvent. Si l’articulation entre confiance et vérités est particulièrement heuristique, c’est parce qu’elle ne va pas de soi et qu’au-delà du fait qu’elle soit aujourd’hui extrêmement sollicitée au regard des gageures et défis attendus, endossant de la sorte le statut de boussole comme instrument du gouvernail, elle est en réalité conjoncturellement et culturellement variable.


En point de départ à la réflexion, rappelons l’idée originellement centrale, construite et pensée sur un mode d’indéfectibilité, selon laquelle tout lien social reposerait inéluctablement sur celui de confiance, fut-ce a minima selon un mode implicite. L’affaire est ancienne, présente dès l’abord de la sociologie où la confiance est perçue comme le ciment vertueux du lien social (Durkheim 1893, Weber 1920, Simmel 1950), puis comme stratégie dans les analyses de psycho-anthropologie (Cook 2001) ou les théories culturelles de l’esprit (Robbins 2008). Comme le souligne Matthew Carey (2017), son analyse en négatif, au travers du concept de méfiance ou défiance, fut extrêmement tardif et peina longtemps à se départir d’une analyse en termes de « non-vertueux » ; et ce n’est que depuis peu que des développements en renouvellent et complexifient l’approche (Boltanski 2012 ; Allard, Carey, Renault 2016).


De son côté, la vérité fut beaucoup questionnée par les analyses juridiques et scientifiques de l’administration de la preuve (Dupret 2011, Allard et al. 2014) mais est confrontée par la philosophie au problème de la contingence en sciences (Meillassoux 2006, Badiou 2017), à l’historicisme subjectif des discours de vérité (Foucault 1969, Cassin 2012) et aux certitudes morales des régimes de vérité (Latour 2012 ; Fassin, Eideliman 2012). C’est à ce croisement que confiance et vérités forment une boucle, dont les contributions de ce numéro thématique se saisissent pour comprendre divers faits sociaux contemporains. L’ensemble composé ne constitue pas un patchwork échafaudé au hasard, ou bien choisi pour dire le vrai. Il s’agit plutôt d’une combinatoire articulant le politique, le subjectif, le religieux et le savant, qui ébauche une réflexion distanciée sur les processus de construction du vrai et la manière dont ils se nourrissent de rapports d’altérité.


Dans cette combinaison d’interdépendances (politique, subjectif, religieux, savant), le savoir occupe une posture presque systématiquement ambivalente, comme un poinçon de symétrie autour duquel se noue la relation confiance-vérités. Sait-on ou ne sait-on pas « la vérité » ? L’indexation du savoir sur la vérité, écrite cette fois au singulier, explique que les sciences soient constamment apostrophées par des pans de la société civile qui attendent d’elles ce rôle de valideur de la vérité, alors même que le savant est « celui qui sait qu’il ne sait pas ». Telle est la plus vieille maxime des sciences qui sont une entreprise tournant toujours autour d’un doute. Symétriquement, ces mêmes sciences sont tout autant mises à mal par d’autres discours profanes qui leur contestent cette qualité. En outre, cette qualité – admise ou démise – ne se rapporte pas seulement à la relation que les sciences entretiennent avec le monde profane mais aussi avec elles-mêmes, en leur sein ; il ne s’agira pas de revenir ici sur le thème des impostures et des fraudes scientifiques, bien que le sujet soit d’une extrême actualité, notamment depuis le lancetgate de 2020 qui jeta le discrédit sur l’une des grandes institutions des sciences, révélant au grand public le haut niveau de fraudes dans les publications scientifiques.


La lecture critique des sciences comme industrie ne sera pas faite ici, même si elle aurait pu y prendre place. Mais le thème mériterait de plus amples développements qui nécessiterait d’y consacrer au moins tout un numéro. Nous nous bornerons à rappeler que les sciences, dans une époque où elles sont sommées de produire des certitudes (souvent confondues avec exactitudes – les premières relevant de la croyance, les secondes de la mesure), procèdent par rature avec pour seul devoir de se tromper honnêtement. En cela, elles s’opposent à un autre redoublement du savoir sur lui-même, celui du « je sais que je sais la vérité », plus propre au religieux.


Le « je sais que je sais la vérité » ne serait-il que de facture prosélyte ? Le redoublement du savoir sur lui-même, dans une sorte de clôture dogmatique, pourrait bien apparaître en première lecture comme l’horizon d’attente des croyants. Pourtant, cette sphère de vérité n’est pas non plus imperméable au doute. Rappelons ici les Évangiles : « Eli, Eli lema sabachtani ? », « Dieu, Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Matthieu, 27 : 46, Marc 15 : 33). Dernière phrase terrestre du Fils de Dieu, clôturant la séquence de la trahison, de l’abandon et du reniement par l’aveu du doute. Sur la croix, face au silence de père, exit la confiance. La fides est mise en déroute.


Le « en vérité, je vous le dis » chancelle. Quelque chose de l’ordre de la lucidité troue cette « vérité » qui faisait sphère. Pourtant, tout au long des Évangiles, cette sphère de vérité n’a pas cessé de grandir, sans jamais prouver : elle appelle à un acte de foi qui repose précisément sur la possibilité de douter. Doute et acte de foi sont ainsi consubstantiels l’un à l’autre ; malgré tout, le miracle est indexé à ce pas dans l’inconnu. Avant d’être une entreprise du croire, le christianisme naissant fut une institution du crédit. À ceci près que Jésus n’est pas Ponzi : sur sa croix, en criant son doute, il établit une autre topologie. La sphère percée se transforme en une surface unilatérale : le doute et la confiance sont mis en continuité. Et, de cela, il est possible d’en tirer bénéfice à condition d’accepter que nul n’accède à l’entièreté de la vérité, fût-elle nue. Autrement dit, ce lieu de la vérité est toujours un autre manquant. C’est le doute qui donne sens à l’ascèse ; il demeure quelque chose qui décomplète. En somme, la dernière parole du Christ est centrale. En s’adressant au Père, il confie aux hommes le doute : Moi, en vérité, on ne peut pas me faire entièrement confiance…