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Géopolitique : Vers un nouveau « non-alignement » éloigné des priorités occidentales ?

Dernière mise à jour : 15 juil.

Bien que les USA et l’Union Européenne aient retrouvé langue sous couvert du conflit russo-ukrainien, de nombreuses nations membres de l’ONU, appartenant en majorité au groupe historique dit des 77 créé en 1964 pour promouvoir le développement des pays dits « du Sud », restent dubitatives, hésitant à condamner la Russie et préférant camper sur une neutralité que certains observateurs ne comprennent pas. Cette réticence semble redonner vie au mouvement des non-alignés formé du temps de la guerre froide réunissant les pays qui, toit en étant anti-impérialistes, ne voulaient prendre parti ni pour l’Occident ni pour l’Union soviétique dans un affrontement qui n’était pas le leur. La guerre en Ukraine s’inscrit dans ce même ordre.



Jean-Luc Maurer I The Conversation


Dans un premier temps, la sidération provoquée par cette agression a pourtant suscité une certaine unanimité dans la condamnation. Ainsi, l’AG de l’ONU a voté le 2 mars une première résolution demandant à la Russie de « retirer immédiatement, complètement et sans condition toutes ses forces militaires », à une écrasante majorité de 141 voix favorables, face à seulement 5 oppositions et 35 abstentions.


Un clivage Nord-Sud dans la condamnation de la Russie


Les cinq pays ayant voté contre cette résolution sont sans surprise la Russie elle-même, son vassal la Biélorussie, les régimes dictatoriaux pestiférés dépendants d’elle que sont la Syrie et l’Érythrée, ainsi que la sinistre Corée du Nord.


Les résultats du vote sur la résolution du 2 mars, affichés sur un écran au siège des Nations unies, le 2 mars 2022 à New York. Toutefois, parmi les 35 pays qui se sont abstenus, on comptait déjà plusieurs des acteurs majeurs de la communauté internationale, dont la Chine et l’Inde, mais aussi le Pakistan, l’Iran, l’Afrique du Sud ou l’Algérie. Le 7 avril, lors du vote d’une seconde résolution de l’AG proposant d’exclure la Russie du Conseil des droits de l’homme, seuls 93 pays se sont prononcés pour, 24 contre et 58 choisissant de s’abstenir.


Parmi les 24 pays qui ont voté contre, on retrouve les quatre qui avaient déjà soutenu la Russie précédemment, mais cette dernière a cette fois rallié à sa cause de nombreux pays d’Asie, à commencer par la Chine, suivie des frères communistes du Vietnam et du Laos, ainsi que de toutes les anciennes républiques soviétiques de l’Asie centrale, les alliés naturels d’Amérique du Sud que sont Cuba et le Nicaragua et des pays africains comme l’Algérie, le Mali, le Congo ou l’Éthiopie.


Cependant, c’est le nombre de pays s’étant abstenus qui est le plus parlant. On y retrouve la plupart des poids lourds démographiques et politiques du monde non occidental : l’Inde, l’Indonésie, le Pakistan, le Bangladesh, la Thaïlande, le Brésil, le Mexique, l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Angola, le Mozambique, l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman notamment. Six d’entre eux (Inde, Indonésie, Brésil, Mexique, Afrique du Sud et Arabie saoudite) sont même membres du G20, qui est plus divisé que jamais sur cette question puisque la Russie y bénéficie du soutien de la Chine.


Depuis lors, ce nouveau clivage Nord-Sud ne s’est pas démenti : les pays qui refusent de condamner fermement la Russie représentent donc les deux tiers de l’humanité. Plusieurs raisons complémentaires permettent d’expliquer et de comprendre cette situation.


Le souvenir de la guerre froide


Tout d’abord, pour beaucoup de pays du Sud, le conflit entre la Russie et l’Ukraine est confus et relève des séquelles de l’implosion de l’URSS. Ils ne sont pas loin de considérer qu’il s’agit là d’une affaire interne à la « grande Russie » dans laquelle ils ne veulent pas prendre parti au nom d’un principe de non-ingérence, en l’occurrence interprété de manière très discutable.


Ensuite, les objectifs de l’Occident, des États-Unis et de l’OTAN leur semblent à juste titre suspects. Après avoir commencé à tourner le dos à l’Europe depuis la présidence Obama pour se concentrer sur sa rivalité croissante avec la Chine dans la région Indopacifique, les États-Unis semblent en effet avoir redécouvert leur vieil ennemi russe et vouloir mener contre lui, par l’intermédiaire de l’Ukraine, une nouvelle guerre au nom du « combat de la démocratie contre le totalitarisme ».


Or nombreux sont les pays du Sud qui ont fait les frais de la guerre froide et des guerres chaudes qu’ont menées sur leur territoire les deux puissances dominantes de l’époque. Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les conflits sanglants de cette nature qui ont émaillé l’histoire de la seconde partie du XXe siècle, de la capitulation de l’Allemagne nazie en mai 1945 jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989. On ne peut toutefois pas passer sous silence la guerre de Corée de 1950 à 1953, les interventions armées des États-Unis dans leur pré carré latino-américain au Guatemala en 1954 et 1960, à Cuba en 1959-1960, au Salvador et au Nicaragua en 1980, en Grenade en 1983 et à Panama en 1989 et surtout la guerre du Vietnam élargie au Cambodge et au Laos de 1961 à 1975.


Un avion de la marine américaine passe au-dessus d’une patrouille de la marine américaine et largue du napalm sur un village Viet Cong pendant la guerre du Vietnam, le 12 novembre 1966. AFP. Et tout cela sans compter les innombrables coups d’État militaires sanglants organisés avec le soutien de la CIA américaine et ses alliés aux quatre coins de la planète, du Brésil et du Congo en 1964 à l’Indonésie en 1965 et au Chili en 1973.


Il est vrai que l’URSS s’est comportée de manière guère moins brutale pour supprimer les velléités démocratiques au sein du bloc socialiste, de Budapest en 1956 à Prague en 1968, sans même parler de la guerre d’Afghanistan (1979-1988). Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : de très nombreux pays du Sud ont payé le prix fort de la guerre froide et ne veulent pas se retrouver une nouvelle fois coincés entre le marteau et l’enclume.