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INDIGNATION DITES-VOUS - Partie II

L’indignation est une affection du corps, définie sommairement comme des sentiments de colère, de révolte que provoque quelqu’un ou quelque chose, elle vient modifier de façon transitoire un sujet. Lorsque quelqu’un se sent indigné, il est affecté par une situation donnée, qui vient heurter le sens du juste et de l’injuste, du tolérable et de l’intolérable. En cela, l’indignation peut s’assimiler à un cri du cœur et de l'esprit, qui se révèle à la conscience, plutôt qu'une vérité qui s'impose rationnellement. FOCUS publie en trois parties ce dossier sur l'indignation comme facteur de mobilisation sociale.



PARTIE II : Historicisation des métamorphoses post-15-M, illustrations cordouanes

À Cordoue, la manifestation portée par les collectifs Democracia Real Ya (DRY) et Estado de Malestar Córdoba, se déroule le 15 mai 2011 et réunit entre 3000 et 5000 personnes selon les sources. Une manifestation dépourvue de signe partisan ou syndical est promue par des citoyens « au chômage, expulsés, autonomes, travailleurs, femmes au foyer, étudiants, retraités, entre autres secteurs, de tous les âges » pour dénoncer « l’irresponsable gestion économique du pays de la part des pouvoirs publics et économiques » et revendiquer une « démocratie réelle ». Avec le slogan « Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des banquiers et des politiciens », ils exigent un « tournant radical des formes de gestion politique et financière de l’État espagnol » en termes de « chômage comme de corruption » et que se terminent le « bipartisme et le soutien des banques avec l’argent public », selon Carlos Alberto Ruiz, l’un des organisateurs de DRY à Cordoue. Il n’y a pas d’occupation le soir même du 15 mai, mais le 17, après la circulation des images de l’expulsion des occupants de la place Puerta del Sol à l’aube par la police nationale anti-émeute qui indignent une partie de la population. En solidarité, une assemblée est convoquée à 18h, la décision d’occuper est prise le soir même. Rapidement l’Acampada del Bulevar prend forme et se poursuit durant deux semaines sur l’avenue piétonnière, centrale et commerciale, El Gran Capitán.


Tous les soirs jusqu’au premier juin 2011, dans cette partie bourgeoise du centre-ville, bordée de magasins de vêtements de luxe, de banques et de galeries commerciales, un micro ouvert permet l’organisation de l’Assemblée Générale (AG) dans laquelle des participants aux profils socio-professionnels variés prennent la parole toute la soirée. Quelques dizaines de jeunes campent toute la nuit. Rosa raconte avec nostalgie : « Ça peut paraître fou, mais ça te donnait vraiment envie d’écouter les gens. Et puis il y avait une rencontre intergénérationnelle : des jeunes de 14 ans avec des personnes de 70 ans ou plus ». De 20h à environ 1h du matin, des personnes aux profils socio-professionnels hétérogènes se succèdent au micro après s’être inscrites au temps de parole de l’AG (car le temps est décompté afin de permettre la prise de parole d’un maximum d’individus, pour délibérer et décider des actions à mener). En complémentarité de l’Acampada, se constituent des commissions qui proposent des débats et des ateliers de sensibilisation à différentes causes : la dette publique, la banque éthique, les services publics, le droit au logement, la démocratie directe, les affaires de corruption, le droit d’asile, etc. Organisées en petits groupes de personnes, les membres de ces commissions mettent leurs compétences en commun en fonction de leur appétence dans un domaine précis, décisions qu’elles exposent ensuite à l’AG pour obtenir son aval.


À l’issue de discussions houleuses, la levée de l’Acampada Córdoba est finalement décidée début juin, les slogans passent de « toma la calle » (prends la rue) à « toma el barrio » (prends le quartier). Sept assemblées de quartiers sont créées dans différents secteurs de la ville, la Acampada Córdoba prend alors le nom d’Acampada Bulevar. Cette dernière s’occupe davantage des connexions à l’échelle nationale, notamment les manifestations du 19 juin contre le pacte de l’Euro ou l’appel international du 15 octobre 2011, convoquées par la plateforme DRY. Elle se réunit sur ce même boulevard chaque jeudi pendant l’été 2011 puis de façon mensuelle. En 2012, 4 assemblées de quartier sont en activité : l’Assemblée Axerquia, Poniente Sur, Norte et celle du boulevard Gran Capitan. Elles partagent une commission inter-assemblée, un groupe de travail en informatique et une commission interactions avec laquelle elles communiquent avec d’autres plateformes locales et collectifs d’activistes (Stop Desahucios, la Marea Blanca pour la santé publique, des assemblées de voisins, etc). Le site web « histórico 15-M Córdoba 2013 » rend compte de la profusion d'initiatives et de l’effort pour faire converger certaines actions de ces différents collectifs.


En parallèle en 2012, le « Frente Cívico Somos Mayoría », est impulsé par la figure politique de gauche, reconnue au niveau local et national, Julio Anguita, appuyé par le collectif Prometeo, dont il était le porte-parole. Le Front Civique réunit une cinquantaine d’associations et de collectifs sociaux de Cordoue (dont ceux issus du 15-M comme Stop Desahucios 15-M Córdoba) et se définit comme un outil de mobilisation sociale. Il réunit 50 000 inscriptions dans l’ensemble de la péninsule dès l’été 2012. L’assemblée constituante célébrée en juillet 2013 propose aux activistes la participation à une grande marche depuis toutes les grandes villes du pays jusqu’à Madrid pour protester contre la politique de coupes budgétaires. Cette initiative est le germe des Marches pour la Dignité. Le 4 octobre 2013 à Cordoue, une manifestation contre la réforme des retraites, soutenue par le Front Civique et la CNT, se transforme en occupation. La Acampada Dignidad se constitue pour revendiquer la « libération » d’un espace public abandonné par les pouvoirs publics depuis 2011 : le collège El Rey Heredia. Dès l’automne 2013, les citoyens du secteur sud de la ville, réputé quartier ouvrier et populaire, s’engagent pour le réhabiliter, le nettoyer, le repeindre et l’aménager pour accueillir la citoyenneté cordouane. Le projet « cuisine ouverte » sert chaque jour des plats à plus d’une centaine de familles via la cantine sociale. Les anciennes salles de cours sont utilisées par les collectifs ou associations qui le souhaitent, pour des réunions, ateliers, conférences, débats, soutien scolaire, concerts, école et cinéma d’été etc.


Dans la bibliothèque rénovée à partir de dons de particuliers, s’organisent régulièrement des présentations d'œuvres avec les auteurs. D’autres projets sont rapidement créés comme la salle de répétitions pour les musiciens ou encore un studio d’enregistrement radio : la Radio Dignidad. Mais cette initiative citoyenne n’est pas du tout appréciée par le gouvernement local de droite conservatrice, qui coupe l’accès à l’eau à la fin de l’année 2013 et essaye de les déloger sous pression policière et judiciaire. Les activistes et voisins de quartier organisent des chaînes humaines reliant une fontaine publique, et finissent par appeler à la désobéissance civile en se raccordant au réseau d’eau municipal. En plus de servir une centaine de repas tous les midis, le centre social va accueillir sa première école d’été dès 2014, et permet les réunions des collectifs déjà existants, tandis que de nouveaux se créent directement depuis l’ex-collège, comme « l’assemblée pro-réfugiés », « les féministes subversives », « la plateforme pour un revenu universel », des collectifs écologiques, LGBTQ+, etc. En 2015, la mairie de Cordoue, devenue socialiste en coalition avec IU et avec le soutien de Ganemos, négocie avec le centre social un contrat de cession sur plusieurs années. La mairie propose même de les subventionner, ce que les activistes refusent, craignant de perdre leur indépendance. Le lieu reste donc exclusivement financé par des dons des collectifs et des particuliers. Depuis près d’une dizaine d’années, cet ancien collège est devenu le siège de nombreuses associations et collectifs, il constitue le centre névralgique de l’activisme cordouan.


L’année 2014 correspond aux premières candidatures de Podemos57 aux élections européennes et à la constitution des prémisses des coalitions électorales qui s’inspirent du municipalisme. Une baisse significative du nombre de manifestations est enregistrée par rapport à 2013 (23,5 %), pour remonter dès 2015 (voir tableau précédent). À Cordoue, la plupart des convocations aux actions collectives se font par des personnes qui gravitent autour du centre social el Rey Heredia, qui se conçoit comme « apartidista », les activistes refusant l’appartenance et l’affiliation à un parti politique. Pourtant, l’Assemblée citoyenne de Cordoue convoquée par le Front Civique Somos Mayoria le 17 juillet 2014 dans l'ex-collège, permet la discussion de différents représentants des partis de gauche (Podemos, Equo, Izquierda Unida) avec les associations de voisins et collectifs féministes, écologiques, de lutte contre les expulsions, etc.


Le nom donné à l’initiative : « Nous récupérons Cordoue pour ses citoyens et citoyennes » indique la volonté de « mettre les élections au service des gens ». Le premier objectif de Recuperemos Córdoba est d’élaborer un programme commun pour mobiliser les citoyens aux prochaines élections municipales, programme qui, une fois porté à la mairie, devra se mettre en place le plus rapidement possible, avec des mesures « claires et directes » sur la réforme de la fiscalité municipale, la paralysation des processus de privatisation et d’externalisation des entreprises publiques municipales, la mise en marche d’un modèle de développement subordonné à la durabilité de l’environnement, tout ceci selon un plan de transparence des comptes publics.


Après de nombreuses assemblées au sein de l’établissement d’enseignement secondaire El Gran capitán durant l’automne 2014, « l'assemblée citoyenne » et le projet Recuperamos (qui induirait une récupération par le PCE et Izquierda Unida) deviennent le 9 novembre 2014 « le groupement d’électeurs » Ganemos Córdoba. Julio Anguita participe à la genèse de Ganemos Córdoba comme force de confluence, mais ne se présente pas comme candidat. Il offre son expérience politique dans l’élaboration participative d’un programme électoral au niveau municipal. Lors des élections de 2015, la confluence municipaliste obtient 4 sièges, tout comme Izquierda Unida, ce qui a permis l’élection de justesse (15 votes contre 14) de la mairesse issue du Parti socialiste María Isabel Ambrosio Palo. Des activistes du 15-M sont alors devenus acteurs politiques en prenant le poste de conseillers municipaux, comme Rafael Blázquez et Victoria López, en souhaitant incarner une courroie de transmission entre les mouvements sociaux et les institutions.


En complémentarité de l’effervescence des nouveaux partis et coalition électorales, des actions collectives coordonnées entre communautés autonomes se multiplient : les marches pour la Dignité connai