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Indignation dites-vous ?

L’indignation est une affection du corps, définie sommairement comme des sentiments de colère, de révolte que provoque quelqu’un ou quelque chose, elle vient modifier de façon transitoire un sujet. Lorsque quelqu’un se sent indigné, il est affecté par une situation donnée, qui vient heurter le sens du juste et de l’injuste, du tolérable et de l’intolérable. En cela, l’indignation peut s’assimiler à un cri du cœur et de l'esprit, qui se révèle à la conscience, plutôt qu'une vérité qui s'impose rationnellement. FOCUS publie en trois parties ce dossier sur l'indignation comme facteur de mobilisation sociale.



Par Leïla Tazir* I OpenEdition

Première partie : Indignation et gestion de la crise

Lorsque les individus se rendent compte que leurs affects sont partagés par d’autres, ces affects deviennent communs et peuvent se muer en actions collectives. L’observation de cette « fusion » d’affects, liés à un sentiment d’injustice profond mué en conflits sociaux, révèle les perceptions des défaillances en termes de justice, de dignité et d’égalité des structures sociales contingentes aux individus.


Comme le souligne Frédéric Lordon : « Il n’y a pas d’action transformatrice sans détermination à l’action transformatrice ». Dans le cas du mouvement 15-M en Espagne, les motifs d’indignation et les volontés de changements sociaux sont pluriels et se déclinent en interaction directe avec la gestion politique et économique de la crise multidimensionnelle, intervenue depuis 2008. De quelles indignations parle-t-on lorsqu’elles réunissent des millions de personnes en 2011 sur les places centrales des villes espagnoles ? Qu’est-ce que ces actions collectives ont pu produire à la fois sur les structures et sur les individus y ayant participé ? En d’autres termes, comment ces indignations se sont historicisées, voire mémorialisées plus d’une décennie plus tard ? À l’aune des entretiens et des observations menées auprès de différents acteurs de 2015 à 2021, un premier bilan plus de 10 ans après le 15 Mai 2011 fait émerger un imaginaire social-historique pro-démocratique et un paysage mémoriel fragmenté dans la politique espagnole contemporaine. Comprendre le mouvement du 15-M implique de s’interroger sur ce qu’a pu représenter la cristallisation de ces affects d’indignation premiers pour les participants et participantes du mouvement.


Pour cela, nous choisissons de décentrer le regard par rapport aux grandes villes telles que Madrid et Barcelone pour baser l’enquête de terrain principalement à Cordoue, une des villes les plus anciennes d’Espagne, quatre fois patrimoine de l’Humanité. Dotée d’une histoire municipale singulière fortement marquée à gauche, elle est la première ville provinciale après la chute du franquisme à avoir élu un maire issu du Parti Communiste Espagnol (PCE), Julio Anguita (1979 -1986) ce qui donna à la ville le surnom de « califat rouge ». Troisième ville d’Andalousie en termes de population, Cordoue a subi de graves conséquences de la crise de 2008 avec une moyenne de 26,6 % de taux de chômage de 2011 à 2018, des milliers de personnes expulsées de leurs logements et un exode économique de personnes qualifiées très important.


A l'échelle d'une ville à taille humaine, nous reprendrons à Lilian Mathieu le concept d’espace des mouvements sociaux « relativement autonome à l’intérieur du monde social » pour pouvoir concilier à la fois une approche par les structures au niveau national et par l’engagement de citoyens et citoyennes de Cordoue dans des actions collectives locales et dans des trajectoires de vie spécifiques au niveau local. Cet article entend retracer la socio-histoire cordouane du 15-M de la création de la Acampada del Bulevar au printemps 2011, jusqu’à la permanence actuelle de certains collectifs, en passant par l’occupation de façon autogérée du centre social El Rey Heredia depuis 2013, devenu un véritable carrefour d’activistes qui fonctionnent de façon assembléiste. Avant cela, il convient de revenir sur le moteur du 15-M : des indignations par rapport à la gestion de la crise comme affect partagé par les activistes, jusqu’à faire émerger un premier bilan des avancées en termes de changements sociaux depuis le 15-M et le processus de mémorialisation du mouvement sur un peu plus d’une décennie. En illustrant ses métamorphoses à Cordoue, à la fois dans le champ politique partisan que dans la construction de certains collectifs et les trajectoires individuelles des personnes engagées dans le 15-M, nous rendrons compte des multiples effets et traces de ce mouvement dans l’Espagne contemporaine.


Les indignations face à la gestion de la crise comme affect partagé, moteur du 15-M


À la question, « pourquoi participer au 15-M », les réponses varient selon les personnes engagées : Juan-Manuel, électricien pour les télécommunications à la retraite, s’indigne de « la dictature des marchés et l’injustice sociale qu’elle implique », il souhaite « sortir du bipartisme ». Pour Rafael, éducateur environnemental au jardin botanique, c’est l’occasion de réaffirmer que « tout le monde a le droit à un logement et un travail digne ». Victoria, alors étudiante en médecine, participe au 15-M dans l’idée de « renforcer l’universalité des services publics, de santé et d’éducation, et notamment l’accueil réservé aux hommes et aux femmes réfugiés », tandis que le jeune Eduardo, au chômage, aimerait « une vraie politique d’emploi des jeunes et en finir avec la spéculation et la corruption politico-financière ».


Cette polyphonie dans l’expression des tenants des affects d’indignation premiers qui les ont conduit à se mobiliser et à rejoindre l’assemblée sur le boulevard piétonnier du Gran Capitán, doit se comprendre en miroir de la crise multidimensionnelle et de la diffusion de l’idée qu’« ils l’appellent démocratie mais elle ne l’est pas ». Le pronom « ils » représente le bipartisme traditionnel « PPSOE », assimilé au règne des deux grands partis de gouvernement, avec ce que ce régime implique de corporatisme, de clientélisme et de connivence avec les milieux financiers.


Les mobilisations du 15 Mai représentent une réaction populaire aux conséquences de la gestion politique de la crise systémique mondiale, et plus concrètement dans le cas espagnol, à l’explosion de la bulle financière et immobilière et au virage austéritaire initié par le gouvernement de Zapatero comme réponse politique à la crise et approfondi par son successeur Mariano Rajoy de la fin 2011 à 2018. La fiction d’une économie solide se maintient jusqu’à l’été 2008, lorsque le géant bancaire Lehman Brother, le 8 août, fait faillite. La crise économique et financière qui secoue les banques et l’économie américaine à partir de la fin de l’année 2007 a eu de graves répercussions en Espagne. « Du jour au lendemain » les banques ne prêtent plus d’argent, les investisseurs n’investissent plus dans les dettes, les promoteurs immobiliers déclarent faillite et sont saisis de leurs biens par les banques qui leur avaient prêté des fonds. On peut facilement analyser ces événements comme un effet domino : la consommation chute, l’économie se rétracte jusqu’à la récession, entraînant la fermeture de milliers d'entreprises, le licenciement massif des travailleurs et l’expulsion de leurs logements pour les foyers aux revenus modestes.


Rappelons que d’importantes mobilisations ont commencé avant le 15 Mai 2011, comme la grève générale du 29 septembre 2010, convoquée par les syndicats majoritaires contre la réforme du travail de 2010 et suite à l’annonce de la réforme des retraites, sous le gouvernement Zapatero. Ces prises de décisions politico-économiques néolibérales face à la crise accentuent les inégalités et les sentiments d’injustice sociale. Les membres du 15-M critiquent fortement le bipartisme qui ne permet pas une représentation et une division des pouvoirs satisfaisantes, en particulier le système de circonscription électorale et la méthode d’Hondt dans le calcul du nombre de sièges au Parlement, qui ne sont pas perçus comme justes car pas assez proportionnels et favorisant les grands partis. En plus de cette aspiration au pluralisme, l’ambition du mouvement porte sur la volonté de contrôler les actions des élus, intervenir en amont des processus de décision.


Ce cycle de mobilisation est initié par une partie de la jeunesse, principalement issue des classes moyennes, pourvue d’un capital scolaire et culturel notable puisqu’il s’agit de la génération la plus formée depuis la transition démocratique espagnole en 1978, qui se trouve dans une situation de précarité économique et aspire à renouveler les élites. Les noms des collectifs qui ont appuyé la plateforme pour une « Démocratie Réelle Maintenant » (DRY), à l’origine de la manifestation du 15 Mai 2011, sont symptomatiques de cet état de malaise social (comme Estado de malestar, Juventud Sin Futuro, etc).


La plateforme DRY a pour slogan « nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiciens et des banquiers ». Cette jeunesse est rapidement rejointe par des catégories plus âgées de la population, et notamment les plus anciennes : les Yay@flautas. Pour les Yay@flautas cordouan⸱es les motifs d’indignations sont multiples : la défense de services publics universels de qualité (santé, enseignement, transport, logement, services sociaux, droit d’asile), des conditions de travail et de retraite dignes, la lutte contre le chômage et le précariat, le sexisme, les violences machistes, le racisme, etc.


Ce pluralisme dans les thématiques des actions menées peut s’observer sur le fil de leur page Facebook. Ce groupe composé d’une trentaine de personnes âgées se réunit deux dimanche par mois pour organiser et décider du contenu des actions (principalement de l’élaboration commune des slogans et des lieux vers lesquels manifester). Ils parcourent la ville chaque lundi vers 11h, vêtus de gilets jaunes, en arborant chacun une pancarte avec différentes revendications. Les affects d’indignations sont communs à ceux déployés par le collectif DRY, mais appliqués à la génération plus ancienne, qui se