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Gare à l'amalgame !


Cette semaine, j’allais parler de tout autre chose, et notamment du centenaire pas très brillant du gouvernement, de l’extrême nécessité de rouvrir les frontières, et de l’urgence du retour à une vie normale. Mais, lorsque j’ai vu ce que j’ai vu, entendu ce que j’ai entendu et lu ce qu’on a écrit comme bêtises, comme inepties et comme aberrations suite à la défaite et l’élimination de l’équipe Algérienne de la CAN 21, j’ai été si choqué et si révolté que j’ai décidé de réagir.



Par Mohamed Laâroussi

22 janvier 2022

En vérité, je ne suis pas très surpris par la réaction de ce qu’on appelle « le petit peuple » – une expression qui n’est à mon sens ni péjorative ni méprisante ». En effet, en raison de leur ignorance due souvent au manque d’instruction et donc du manque de moyens intellectuels d’analyse et de synthèse, ces gens-là sont souvent les premiers à réagir à fleur de peau dès lors qu’ils sentent que leur pays est touché, que ce soit d’une manière ou d'une autre, ce qui est à leurs yeux un signe d’esprit nationaliste et d’amour de la patrie.


Justement, parlons-en du nationalisme et du patriotisme.


Même si j’ai gardé quelques traces de mon passé marxiste et que je suis encore un peu internationaliste, je pense très sincèrement qu’aimer son pays est somme toute très naturel, ne serait-ce que parce que c’est le pays de nos parents et de nos ancêtres, ou parce qu’on y est né, qu’on y a grandi et qu’on y a une bonne partie de sa famille, de ses proches et de ses ami(e)s. Ce sont autant de raisons nobles et légitimes de le préférer à d’autres pays, en toute subjectivité et en toute irrationalité.


Pour vous montrer que je ne suis pas « un traitre à la nation » – comme me l’ont sous-entendu certains à travers des messages implicites ou directs – non seulement je comprends que l’on puisse aimer souvent à outrance son bled, avec ses qualités et ses défauts, mais je suis moi-même totalement dans cette logique. Par contre, je refuse tous les excès, et en particulier celui de croire et d’essayer de faire admettre que son pays est le meilleur, ou, en tout cas, bien mieux que le voisin ou les voisins d’à côté.

On pourrait me rétorquer que ce n’est pas propre au Maroc et qu’on retrouve cette situation dans de nombreuses contrées à travers la planète. Justement, c’est la preuve de son irrationalité : on n’aime pas toujours le voisin, sans raison objective et on est toujours persuadé qu’on est mieux que lui. C’est « normal » et ça l’est d’autant que le voisin nous le rend souvent du pareil au même, voire encore plus méchamment.


Je reviens à cette défaite et cette élimination de nos chers voisins et néanmoins meilleurs ennemis. Autant, disais-je, je n’ai pas été surpris par la joie surdimensionnée des pauvres bougres des quartiers populaires ou assimilés, autant j’ai été littéralement effaré par le suivisme aveugle de ceux et celles qui sont censé(e)s être plus mesuré(e)s, du fait qu’eux et qu’elles possèdent, théoriquement, ces fameux « moyens intellectuels » qui manquent tant aux autres « gens du peuple ».


Aimer son pays, oui, c’est bien, et c’est même très bien. Mais détester son voisin au point d’applaudir ses défaites et ses déconfitures et d’en être heureux tout en lui souhaitant de connaître pire, ce n’est plus du patriotisme, ni même du chauvinisme, c’est carrément du fanatisme.

« Ce sont eux qui ont commencé les premiers ! » m’ont répliqué plusieurs de mes contradicteurs. Mais qui ça « eux » ?


Pour me répondre et me convaincre, on m’a sorti diverses déclarations, images ou vidéos d’individus non identifiables mais tout à fait reconnaissables, qui véhiculent un discours primitif, au ras des pâquerettes, chauvin, raciste, tribal, spontané ou appris par cœur sous la pression ou la manipulation de ceux qui ont intérêt à enflammer les relations entre le Maroc et l’Algérie.

Oui, c’est bien le régime algérien, ce pouvoir pourri jusqu’à la moelle, qui a détourné des centaines de milliards de dinars reconvertis en devises fortes et sonnantes, qui utilise une cause qu’il qualifie d’humanitaire pour satisfaire ses visées expansionnistes, qui a mis à genoux l’économie du pays doté pourtant de richesses inestimables mais, hélas, épuisables. C’est ce pouvoir-là qu’il faut incriminer, car c’est lui et seulement lui qui est le responsable de toute cette atmosphère d’acharnement et de haine envers notre pays.


Pourquoi mettre le peuple algérien dans le camp du pouvoir alors qu’il en est la première victime ? Et puis pourquoi en vouloir à une équipe, à des joueurs de foot et se réjouir de leur élimination, alors qu'ils n’ont, à ma connaissance, commis aucun délit ni à l’égard des Marocains ni à l’égard d’aucun autre peuple ?


« Si ce n’est pas toi, c’est donc ton frère » avait dit le loup de La Fontaine au pauvre agneau perdu.


Réfléchissons deux minutes : qui pourrait croire un seul instant que le peuple algérien, qui crie sa colère depuis des mois et qui s’est révolté d’une manière qui force le respect contre ceux qui l’affament, l’oppriment, le méprisent, qui lui interdissent de s’exprimer, qui emprisonnent sans procès ses éléments les plus actifs et les plus éveillés, qui l’empêchent de voyager chez ses voisins, c’est-à-dire chez nous, en fermant stupidement des frontières qui n’ont aucune raison même d’exister ? Qui pourrait croire un seul instant que ce peuple-là nous déteste et qu’au fond il serait solidaire avec le pouvoir qui le pousse à faire la queue pendant des heures pour obtenir un demi-litre de lait et 200 cl d’huile végétale, ou pis encore, une bouteille de butane dans le pays du « meilleur gaz du monde » ?


Arrêtons de délirer ! Arrêtons de faire des amalgames ! Arrêtons de confondre pouvoir oppresseur et belliqueux et peuple opprimé et soumis ! Et, enfin, arrêtons de suivre la foule et ses défoulements, d’ici et d’ailleurs, car c’est la meilleure manière d’aller droit au mur. Cette vague de haine et de mépris de l’autre, même au nom de la défense d’une cause « sacrée », si elle continue, risque de nous mener à la guerre. Et justement, c’est que cherche non pas le peuple algérien, mais le pouvoir corrompu et boutefeu qui le dirige.