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Investir dans la culture ou investir la culture ?


Je dois vous dire que ce qui m’a amené aujourd’hui à parler, encore une fois, de culture, c’est l’interview qui a été réalisée il y a quelques jours avec Mohamed Mehdi Bensaid, par Bilal Marmid, mon cher ami et néanmoins grand confrère baroudeur, dans le cadre de son excellente émission : FBM. Bien évidemment, Mohamed Mehdi Bensaid – que je vais appeler par commodité et un peu par mimétisme MMB – est le tout nouveau, tout beau et tout jeune ministre de la jeunesse, de la culture et de la communication, ainsi soit-il !



Par Mohamed LAROUSSI

8 février 2022


Cette interview m’a beaucoup intéressé et m’a interpelé à plus d’un titre à tel point que j’avais eu l’idée au début de lui écrire une lettre ouverte, mais j’y ai renoncé très vite, sachant qu’il doit en recevoir pas mal en ce moment, et qu’il risquait de ne pas l’ouvrir. Je dois avouer que, comme beaucoup, je crois que ce bonhomme est pleine de volonté et qu’il a vraiment envie de bosser. Son immense enthousiasme n’a d’égal que son énergie débordante et sa sincérité à faire bouger les choses, trop de choses, et très vite, trop vite, dans un pays où l’excès est plus qu’un délit : un sacrilège.


Ce n’est pas un reproche, mais une mise en garde. Moi aussi – bien sûr dans une mesure moindre, n’ayant pas et n’ayant jamais eu de responsabilités du niveau de MMB – et alors que j’étais aussi jeune que lui, j’avais un tempérament aussi fougueux que le sien et des rêves plus gros que la tête. Mais avec l’âge et le contact dur avec la réalité qui l’était autant, j’ai dû revoir à la baisse autant mes désirs que mes ambitions.


Pour mieux expliquer mes propos, je vais revenir à FBM. Je n’avais pas pu voir l’émission le jour de la diffusion, mais je me suis bien rattrapé sur l’enregistrement que j’ai visionné plusieurs fois, pas dans son intégralité, mais juste pour les passages qui m’intéressaient.


Je ne vais pas reprendre tous le sujets qui ont y été abordés, mais je vais me limiter à deux ou trois, pas plus, lesquels d’ailleurs ont plusieurs points en commun. Je vais commencer par le maître-mot qui est revenu à plusieurs reprises dans la bouche de Monsieur le Ministre : l’investissement. C’est un mot magique qui rime avec accroissement et amortissement, mais aussi avec approfondissement et assainissement. (J’ai dit ça, je n’ai rien dit, mais je vous invite quand même à y réfléchir un peu).


MMB, dont je ne doute pas de la sincérité une seule seconde, semble croire dur comme fer que l’investissement est la solution miracle à tous les maux du secteur de la culture et des arts, et plus particulièrement le cinéma. Il est persuadé qu’un des principaux problèmes de notre cinéma actuellement est celui du manque de salles. C’est pour cela qu’il propose tout naturellement l’élargissement de notre parc d’exploitation. En réalité, il ne se limite pas à proposer, mais il s’est déjà lancé un défi de pas moins de 200 nouvelles salles, tenez-vous bien, d’ici la fin de cette année.


Waou ! Vous ne me croyez pas ? Eh bien, vous avez tort, car le très ambitieux et très pressé MMB nous apprend que plusieurs dizaines de salles dans plusieurs villes sont déjà prêtes. Comme vous l’avez remarqué, je n’ai pas mis de conditionnel, d’une part, parce que je n’ai aucune raison de douter des révélations, certes surprenantes, de MMB, et d’autre part, parce qu’il n’a pas caché que dans ce chiffre étonnamment élevé, il y a inclus « les salles qui appartiennent à l’Etat ».


Tout en appréciant à sa juste mesure l’élan de générosité de Monsieur le Ministre, j’ai quand même un souci, et même plusieurs. Le premier souci est d’ordre financier et technique.


Je passe très vite sur le très beau geste de ce mystérieux et bien généreux investisseur-bienfaiteur qui compte mettre plus de 280 millions de dirhams – soit 28 milliards de centimes – pour ouvrir plus de 20 complexes cinématographiques – des « multiplexes – avec au moins « 2 ou 3 salles chacun », ce qui devrait, dixit Monsieur le ministre, « quadrupler » le nombre de salles au Maroc.


Je ne vais pas commenter ce « geste » parce qu’il est autant gigantesque qu’irréaliste. J’ai bien dit « irréaliste », pas « irréalisable ». Parce que je demande à voir. Quant aux salles qui appartiennent à l’État, c’est-à-dire qui dépendent du Ministre de la Culture, je suppose qu’il s’agit de quelques théâtres et surtout des innombrables maisons de la jeunesse qui sont toujours là, mais qui souffrent de tous les maux, dont la pauvreté des budgets et des infrastructures n’est pas le moindre.


Dans tous les cas, à mon humble avis, ce ne sont pas des salles de cinéma et elles ne sont pas équipées comme telles. Et à mon humble connaissance, mises à part la salle du 7ème art de Rabat et celle de la cinémathèque du CCM, il n’y pas d’autres salles de cinéma « étatiques ». Toujours est-il, tous ces espaces ont besoin de beaucoup de fric et de beaucoup de temps pour leur restauration et pour leur équipement. Et même si on arrive, en moins d’un an à avoir l’argent et tout ce qui va avec, ce n’est pas cela va qui va y ramener le public.


Je voudrais rappeler à Monsieur le Ministre que les rares salles qui existent et qui résistent encore dans notre pays ont tout le mal du monde à attirer du monde, sauf lorsqu’’il y a une grande production internationale à succès, ou bien un bon film marocain… populaire, choses de plus en plus rares.

En un mot comme en 28 millions, la crise du cinéma au Maroc n’est pas liée à une insuffisance de salles, mais à une insuffisance de public. Et oui ! Les salles n’ont pas fermé parce qu’il n’y a plus de films intéressants, mais parce qu’il n’y a plus assez de public pour s’y intéresser.

MMB semble conscient de ce grand paradoxe puisqu’il parle lui-même de la nécessité de ce qu’il appelé joliment « la culture de la culture ». Hélas, tout grand ministre qu’il est ou qu’il peut être, il ne pourra pas faire grand-chose. Je ne minimise ni ses compétences ni ses capacités, mais la culture est une question de vision générale, globale, stratégique de l’État avec tout son pouvoir et toute sa grandeur, ce qui dépasse de très loin la mission d’un seul ministre, aussi ambitieux, aussi généreux et aussi fougueux soit-il.


Pour illustrer l’ampleur et les enjeux de la culture, Friedrich Nietzsche avait écrit que « La culture, c’est avant tout une unité de style qui se manifeste dans toutes les activités d’une nation ». André Malraux, lui, l’a résumé par cette phrase d’anthologie : « La culture, c’est ce qu’il a fait de l’homme autre chose qu’un accident de la nature ».


Vous voyez, Monsieur le Ministre, la problématique du cinéma, et en général de la culture, n’est pas un simple problème de sous que certains, qui ne pensent qu’à ça, voudraient, peut-être, vous y convaincre.