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L'égalité des chances, vraiment ?

Dernière mise à jour : 16 avr.

Le logement, l’alimentation, les loisirs ou encore les valeurs que transmettent les parents à leurs enfants ne leur permettent pas de grandir dans les mêmes conditions. Chacun peut constater qu’il existe des inégalités entre les adultes, du fait des différences de chances, de ressources, de talent, de mérite ou pour d’autres raisons encore. En revanche, les inégalités entre les enfants sont moins souvent connues et reconnues. (Certains pays misent) sur l’égalité des chances, et l’on considère fréquemment à ce titre qu’à effort égal, tous peuvent réussir. Or, des inégalités existent bel et bien, selon les milieux sociaux, avec des effets significatifs sur la réussite scolaire et l’insertion professionnelle.



Par Maud Navarre* I Sciences Humaines


Dans une grande étude collective dirigée par Bernard Lahire(1), les sociologues distinguent les enfants des classes populaires (familles précaires monoparentales et/ou immigrées, employés et ouvriers), ceux des classes moyennes (enfants de techniciens, artistes, professeurs des écoles, infographistes…) et ceux des classes supérieures (dont les parents exercent des emplois d’ingénieur, radiologue, professeur d’université ou encore chef d’entreprise). L’enquête porte sur des enfants âgés de 5 ans environ. Elle permet de dessiner les conditions de vie des enfants selon leur milieu social.


▪ Le logement


Ce clivage est particulièrement marquant dans les milieux les plus précaires (encadré 1). Selon la sociologue Martine Court, environ 20 % des enfants mineurs vivent en dessous du seuil de pauvreté en France en 2010. Il s’agit souvent de familles monoparentales, de familles nombreuses (plus de quatre enfants), de sans-emploi ou/et d’immigrés. Les enfants de familles précaires habitent dans des logements exigus, avec peu de place pour faire les devoirs, par exemple, ou même pour jouer. Les lieux de résidence, parfois bruyants, changent souvent. Cette résidence subie plus que choisie rend difficile le repos des enfants, le travail scolaire et perturbe les sociabilités : les amitiés varient au gré des déménagements et faute de place pour accueillir les amis, les enfants précaires vivent plus souvent isolés de leurs pairs.


Dans les classes populaires stabilisées (ouvriers et employés) et dans la classe moyenne, le logement est plus grand, sauf lorsqu’il se situe à proximité des centres-ville, à cause des prix plus élevés de l’immobilier. Dans les classes supérieures, la résidence est librement choisie : on change de maison lorsqu’elle n’est plus adaptée à la taille de la famille ou lorsqu’elle n’est plus à son goût. Les milieux les plus privilégiés bénéficient parfois d’une maison secondaire. Les enfants ont souvent des relations avec des amis habitants d’autres pays pour « l’ouverture culturelle » que ces relations procurent. Les intérieurs comprennent aussi des objets d’art, des instruments de musique (piano), des livres et magazines culturels. Le fait d’habiter dans des quartiers privilégiés ou même dans une maison cossue donne aux enfants le sentiment d’appartenir à une élite sociale.


▪ La santé


La sociologue Martine Court rappelle que les enfants des milieux populaires rencontrent plus souvent des problèmes de santé, comme le surpoids ou l’anémie, des troubles de la vision et des problèmes dentaires. Des inégalités qui s’expliquent par les revenus limités, mais aussi par les représentations. Ainsi, dans les milieux modestes, la santé se définit « par défaut » : ne pas être malade. Dans les milieux sociaux aisés, c’est un état de bien-être général qui peut être amélioré avec une bonne hygiène de vie (alimentation équilibrée, repos, récréation…) et de la prévention. De la même manière, les familles développent des représentations de l’alimentation qui varient selon les milieux sociaux. Dans les milieux modestes, on veille surtout à ce que les enfants aient le ventre bien plein. L’abondance alimentaire est valorisée : aller manger chez McDo ou avoir des gâteaux ou des bonbons à la maison montre qu’on peut se payer « des petits plaisirs » malgré des revenus restreints. Dans les milieux plus aisés, on privilégie davantage la qualité nutritionnelle et la diversité de l’alimentation. Or, l’alimentation déséquilibrée génère à elle seule une très grande partie des inégalités de santé chez les enfants.


▪ Les loisirs


Les activités encadrées (sport, musique, arts plastiques, ateliers scientifiques, instruction religieuse…) sont davantage le fait des milieux aisés. Les familles populaires, elles, préfèrent marquer une franche rupture entre temps scolaire et loisirs enfantins. Elles privilégient les activités distractives, voire l’oisiveté. Pourtant, ces activités encadrées ont une portée éducative non négligeable, note la sociologue M. Court. Elles apprennent aux enfants la discipline du corps (bien se tenir, maîtriser ses émotions en situation de stress, savoir se présenter en public), à écouter les adultes et à obéir à des règles impersonnelles, ou encore la persévérance, le goût de l’effort et le dépassement de soi, notamment dans le cadre des activités sportives. Des études ont montré que la pratique régulière d’activités encadrées réduit les risques de redoubler avant le CM2… À condition de ne pas tomber dans l’excès, car les enfants ont aussi besoin de temps libre pour pouvoir jouer, imaginer et réfléchir par eux-mêmes.


▪ L’école


Enfin, le rapport à l’école diverge aussi d’un milieu social à l’autre, même si la nécessité de la scolarisation des enfants est reconnue par tous. L’étude dirigée par B. Lahire montre que dans les milieux populaires, les parents veillent à entretenir de bonnes relations avec les enseignants et l’école en général. Ces parents voient l’école comme porteuse d’espoir d’une situation meilleure pour leurs enfants. Dans les classes supérieures, c’est la performance qui est valorisée. Les parents encouragent leurs enfants à acquérir des compétences précocement (lecture, calcul…). Dans les classes moyennes, on valorise surtout le bien-être. C’est pourquoi ces familles se retrouvent parfois en décalage avec les prescriptions scolaires.


Les familles des classes moyennes et supérieures ont en commun de « pédagogiser la vie quotidienne » : ils recourent à des activités ludiques pour développer les apprentissages (par exemple, profiter d’une recette de cuisine pour inciter à lire et compter), là où les milieux populaires privilégient les exercices scolaires de répétition.


Schématiquement, dans les milieux populaires, on apprend aux enfants à respecter les règles, d’abord scolaires. En revanche, dans les milieux supérieurs, on valorise davantage l’autodétermination plus que la docilité, notent les sociologues Géraldine Bois, Gaëlle Henri-Panabière et Aurélien Raynaud. Les parents expliquent, négocient les règles à respecter, leurs enjeux et leurs limites. Ils apprennent aussi à leurs enfants à faire preuve d’esprit critique à l’égard des normes. Ce qui n’empêche pas pour autant des situations qui échappent à ce schéma.


Pourtant, les enfants élevés dans un environnement défavorable (ou au contraire favorable), ne le restent pas toujours une fois devenus adultes. Il existe de nombreux exemples de réussites sociales d’enfants issus de milieux populaires ou très précaires, et inversement.. Entre l’enfance et l’âge adulte, de nombreux événements peuvent infléchir la tendance à la reproduction des inégalités, comme la motivation personnelle, les rencontres, l’orientation scolaire et professionnelle, la capacité d’adaptation.


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(1) Bernard Lahire, ''Enfances de classe. De l’inégalité chez les enfants'', Seuil, 2019.


Photo : Wix médiathèque