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L’élection, une fraude à grande échelle ?

Je partage ici un article publié par ''Le monde diplomatique'' sous la signature de Frédéric Lordon. Il faut dire que cet auteur a une manière spéciale d'aligner les mots et les phrases, comme s'il se parlait à lui-même tout en dessinant les lettres dans un style qui lui est propre. Il est même des fois où l'on se demande si l'auteur n'a pas omis des mots, oublié de terminer ses phrases, voire même s'il n'a pas perdu le fil de sa (ses) pensée(s) tellement on a l'impression qu'il manque quelque chose à ses raisonnements. En fait, c'est sa manière d'impliquer le lecteur dans une discussion dont il a le bréviaire. Je partage donc quelques bribes de cette atypique production infra.



Par Frédéric Lordon I Le monde diplomatique


Qu’on s’entende : il ne s’agit pas de dire qu’il y a eu fraude dans l’élection. Il s’agit de dire que l’élection est une fraude (en elle-même, dans le propre de son usage/utilité). Cela semble bien compliqué car, en politique, on peut difficilement faire l’impasse sur les institutions, donc sur quelque forme de représentation et de désignation/élection (que ce soit). Or, qu’est-ce que la politique quand elle n’est pas simplement la politique gouvernementale ?


La politique, c’est du collectif en situation. Et qu’est-ce que l’élection (en tout cas la nôtre – entendre en France) ? L’élection, c’est l’émiettement des sujets politiques transformés en atomes par passage dans le bien nommé isoloir. Dans ces conditions, quand elle prétend être l’expression la plus achevée de la politique, l’élection n’en est que la défiguration. Rapportée à son objet qui est de « faire vivre la politique », l’élection est une fraude. Par définition, là où il y a de l’élection, il n’y a plus de politique sinon mutilée. En tout cas plus de politique qui ne soit institutionnelle, plus de politique vivante. Expérience de pensée : soit un événement ; il se passe quelque chose dans la rue, un mouvement, grand, puissant, qui ouvre une crise, profonde. On organise une élection pour en tirer le « débouché politique » : la chose meurt. C’est immanquable. Comme il y a des tue-l’amour, il y a des tue-la-politique : les scrutins.


Où aller pour trouver de la politique vivante ? Partout sauf dans un bureau de vote : dans un cortège qui prend la rue, dans une entreprise débrayée en AG, dans un amphi d’université occupée, sur un rond-point de « gilets jaunes ». Mais surtout pas dans un isoloir où, pour ceux qui ne comprennent pas bien, on se retrouve isoléindividuel, coupé de tout collectif.


Le collectif refoulé, et son retour


Si la politique est, avant toute chose, du collectif en action, l’élection en est le refoulement. Mais, comme on sait, régulièrement le refoulé « fait retour ». Le plus souvent sous des formes méconnaissables. Quand les électeurs disent régler leur comportement sur les sondages, quand ils font le choix du « vote utile », ou quand ils reprochent à ceux qui ne veulent pas faire barrage de les « laisser faire le sale boulot à leur place », c’est à chaque fois le collectif refoulé qui revient, par l’invocation de figures d’interaction ou de coordination qui s’ignorent. Tous ces arguments sont des solécismes au regard de ce qu’est vraiment la grammaire électorale. Car l’interaction n’a de sens que dans du collectif. Or, par construction, la grammaire de l’exercice électoral ne connaît que des individus séparés, et les mutile de tout contact au moment le plus crucial : celui de la décision. Il est donc absurde de se référer à des coordinations collectives dans un exercice qui les interdit par construction.


Absurde mais inévitable. Car, pour être grammaticalement faux, ces arguments n’en disent pas moins quelque chose de vrai quant à la politique en son essence. Ils disent l’aspiration à du collectif qui, du fond de la séparation électorale instituée, continue de chercher ses voies — donc logiquement de tourner en rond et de se cogner la tête partout. Il suffit de voir dans quel état le premier tour nous a mis, pour ne rien dire du second.


Doit-on pour autant considérer que toute élection est vaine par principe, en tout cas du point de vue de la gauche ? Mais d’abord qu’est-ce que la gauche ? Si l’on définit la gauche comme l’ensemble des forces qui contestent l’ordre social bourgeois, sauf miracle la réponse est oui : vaine, l’élection. On comprend en effet, assez logiquement, que, dans la « démocratie » organisée par l’ordre bourgeois, l’arrivée au pouvoir de forces contestant l’ordre bourgeois soit comme un rêve. C’est pourquoi les annales, en tout cas européennes, comptent si peu d’expériences de gauche parvenue par les seules voies électorales. Car il est bien entendu que cette définition de la gauche interdit d’y compter ni Mitterrand, ni Jospin, ni Blair, ni Schröder, ni même Tsipras (Hollande : rires enregistrés). Pour la gauche, l’élection en démocratie bourgeoise est comme une fête foraine négative : « à tous les coups l’on perd ». Alors on revisite l’histoire : Blum… — un miracle.


Mais les miracles disent aussi une vérité générale. Une élection redevient intéressante si elle crée une situation. C’est-à-dire une occasion qu’il revient à des forces concrètes, collectives, de saisir, pour en faire quelque chose — au-delà de l’élection même. Dans la situation « Blum », s’engouffre la grève générale, et il se passe 1936. Dans la (non-)situation « Mitterrand », rien. Et nous voyons, par différence, ce qui fait le « miracle électoral » : le relais par des forces non-électorales, précisément. Mélenchon, ça se tentait — mais averti de ce que la confrontation aux forces du capital était vouée à tourner à son (notre) désavantage sans l’appui d’un mouvement « bousculant ». Le plus pernicieux, en tout cas, dans ce qu’il faut appeler la croyance électorale tient au fait, non seulement de ne pas apercevoir la mutilation politique en quoi consiste l’élection, mais de nous faire incorporer son habitus de la dépossession et de la passivité au point de considérer que l’action cesse après le second tour — alors qu’elle devrait y commencer.


À cet égard, on reconnait infailliblement les « intellectuels » les plus incapables de penser la politique à leur adhésion passionnée à la croyance électorale. Dans un deuxième tour face à Le Pen, ils demandent à Macron de « parler », pour « faire un geste social fort » (Piketty), ou même juste donner « des preuves de respect » (Méda). Et ça leur suffira. Nous parlons tout de même du personnage qui a déjà à son actif le « grand débat » et la « convention citoyenne pour le climat ». Que le psychotique soit parfaitement à son affaire s’il s’agit de donner des mots sans aucun contenu de réalité ni aucune valeur d’engagement, qu’il n’ait fait que ça pendant les cinq années passées, qu’il en donnera autant qu’on voudra pour les cinq années à venir, c’est ce que les croyants de la « démocratie électorale », littéralement en train de se rouler à ses pieds pour qu’il leur raconte des histoires, s’acharneront à ne pas voir — le propre de la croyance, c’est qu’elle neutralise tout effet d’apprentissage. Au grand bonheur du cynisme politique : on peut leur refaire le coup tous les cinq ans, ils n’ont pas avancé d’un iota. Les prolos abstentionnistes ont semble-t-il mieux compris que ces universitaires ce que vaut la verroterie des mots en pantomime électorale.


Les constructeurs d’impasse


La situation de ce second tour, devenue répétitive en phase de crise organique, concentre alors au plus haut point les apories politique de la procédure électorale, et jette les gens au tréfonds de l’impasse, du désarroi et de l’angoisse — avoir à éviter un mal en n’ayant d’alternative que de choisir un autre mal est une situation propre à rendre fou. On leur fera difficilement reproche de s’en tirer comme ils peuvent. Même la ligne stratégique, normalement sûre, qui chercherait l’option laissant les moins mauvaises possibilités aux résistances et aux luttes, livre des indications de moins en moins claires — dans une lecture à l’aveugle, à qui attribuer l’élément de programme annonçant « la privation de droits civiques pour ceux qui s’en prennent aux forces de l’ordre » ? (réponse : Macron).

Dans un article qui sue la complaisance, le matraquage et la peur, Le Monde, non content de nous ripoliner l’officine islamophobe du Printemps républicain comme républicaine (au moment où La Voix du Nord nous apprend que certains de ses membres préparent Le Pen à son débat), Le Monde, donc, sonde la « collaboration » des préfets en cas de victoire de l’extrême droite, et mesure les risques d’« une remise en cause par morceaux de l’État de droit ». Comme si, après les blanchiments systématiques de l’IGPN, la nouvelle « norme » où les citoyens se trouvent de devoir exposer leur intégrité physique quand ils vont manifester, le traitement des migrants à Calais, et la loi « sécurité globale », l’« État de droit » n’était pas déjà sérieusement parti en « morceaux ». Le Monde raconte début mars la réception de François Sureau à l’Académie Française, mais a tout oublié à la mi-avril de ce que l’impétrant y disait de l’état des libertés publiques. Le Monde, qui a pour modèle et pour boussole The Economist, ne se souvient pas non plus que The Economist a classé la France de Macron dans la catégorie des « démocraties défaillantes ».


Tentant de nous convaincre (ça n’est pas trop difficile) que le programme de Le Pen est « fondamentalement d’extrême droite », Le Monde ne voit pas combien souvent, pour chaque ligne examinée, on pourrait mettre en face une saloperie déjà commise par le gouvernement Macron. Ni