Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

L’engagement nuit-il au savoir critique ?

Dernière mise à jour : 17 juil.

La critique a parfois mauvaise presse en haut lieu, surtout quand, portée par la voix des sciences sociales, elle est accusée de mélanger un travail d’objectivation avec ce qui pourrait ressembler à un engagement militant. Pour lever tout malentendu à ce sujet, Claude Gauthier

et Michelle Zancarini-Fournel, respectivement philosophe et historienne, remettent sur le chantier les notions classiques d’engagement et de distanciation et proposent une mise en perspective historique. T


rois moments au cours desquels l’autonomie de l’université a été contestée sont passés au filtre de l’analyse : la période de l’affaire Dreyfus, celle qui va de mai 1968 à décembre 1986 et la fronde contre la Loi de programmation de la recherche de 2019-2020.


Synthèse médias - Selon certains intellectuels médiatiques, il faudrait s’employer à séparer ce qui relève du militantisme de ce qui appartient à la science. Une bonne part de l’intérêt du passionnant ouvrage du philosophe Claude Gautier et de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel réside dans la démonstration de l’irrecevabilité de cette prétention. Cette démonstration passe par un examen rigoureux de la notion de savoirs critiques. Comment devons-nous comprendre « critique » ? De deux façons : il s’agit, d’une part, d’opérer des choix dans la description de la réalité, et, d’autre part, d’adopter un point de vue à partir duquel voir ce qui est à décrire. Dès lors, les auteurs insistent, à juste titre, sur la nécessité d’une confrontation des points de vue, laquelle plaide en faveur du « pluralisme épistémologique ».


Cet essai interroge en effet les notions d’engagement et de distanciation critiques en les situant dans l’histoire du temps présent, puis en envisageant trois moments où s’est posée la question de l’autonomie de l’université et des savoirs


La thèse défendue ce faisant est que la confusion entre la science et l’idéologie ne tient pas à des prises de position individuelles mais à des effets de contexte. Ces différentes séquences sont révélatrices plus exactement de ce que sont les sciences critiques : des activités scientifiques à visée universelle tout en étant l’expression d’un pluralisme d’engagements éthiques. La relecture des travaux d’Émile Durkheim et de Max Weber confirme ce bilan. Ces deux pères de la sociologie ne se sont jamais réfugiés, contrairement à ce que l’on écrit parfois, derrière un neutralisme de façade. Ils ont toujours revendiqué le double statut de savants à la recherche de faits objectifs et de producteurs de savoirs situés dans leur époque et donc utiles, espéraient-ils, à réformer la société. Cette mise en perspective conduit à appréhender plus généralement le rapport entre science et valeurs : en contestant les lectures dogmatiques des énoncés classiques d’Émile Durkheim et de Max Weber, ce livre invite à repenser l’idée de neutralité et à fonder autrement l’éthique de la discussion critique. Alors que de nouvelles approches académiques, soulignant l’imbrication des dominations, suscitent inquiétudes et rejet, les auteurs montrent qu’elles permettent de penser un universalisme pluriel pour la société d’aujourd’hui et de demain. Car, il est de notoriété que les sciences sociales ne sont pas limitées à l’espace du laboratoire puisque, par nature, ce dernier s’étend à toute la société. Aussi n’est-il aucunement surprenant que les débats sur les identités (de classe, de genre, de race) et sur la question de leur articulation ne se réduisent pas à de simples controverses théoriques. Il entre dans la vocation des sciences sociales non seulement de comprendre mais également de transformer la société afin de la rendre plus juste.


C’est ce que Durkheim, à la fin du XIXe siècle, exprimait de manière limpide : « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est au contraire pour nous mettre en état de les mieux résoudre » (De la division du travail social). Dans une même perspective, Pierre Bourdieu, dans un article oublié sur le célibat et la condition paysanne, rappelait l’exigence de transformation du monde, laquelle passe, écrivait-il, par la « tâche de restituer aux hommes le sens de leurs actes ».


Ce livre est, en définitive, une démonstration de la validité de la perspective du « pluralisme épistémologique ». De la défense des savoirs critiques se présente en effet comme l’énoncé des évènements, parmi bien d’autres possibles, autant dans l’histoire générale que dans celle, particulière, de l’Université, qui éclairent la dispute autour des valeurs et permettent d’aborder, muni des enseignements de la dispute, « les questions brûlantes de notre temps ». Dans la stricte mesure où le regard se porte sur l’histoire française, il est raisonnable de faire de l’année 1989 le moment décisif puisqu’elle est celle de la célébration du bicentenaire de la Révolution et aussi celle du début de l’affaire du foulard islamique. Les divergences sur le sens de l’universalisme républicain se manifestent alors et elles ne cesseront de s’amplifier.


Une large part des affrontements de ces derniers mois (depuis l’automne 2020 et la référence stigmatisante à « l’islamo-gauchisme » jusqu’au « colloque » des 7 et 8 janvier 2022 sur la supposée volonté de militants woke de détruire l’École de la République) s’éclaire ici par la patiente description des mécanismes qui ont permis que le principe de laïcité se pervertisse en valeur identitaire, créant ainsi les conditions d’un affrontement entre « eux », sur lesquels pèse inlassablement un soupçon d’inassimilabilité, et « nous ». De cette histoire, on retiendra l’effacement, sur cette thématique, du clivage gauche/droite ou, si l’on préfère, le rapprochement entre l’extrême droite et les républicains autoproclamés, ces derniers étant, comme les premiers, entièrement occupés à construire des épouvantails (tels le wokisme) afin de dénoncer leur dangerosité.


Il n’est pas inutile ici de rappeler la lucidité de Daniel Lindenberg qui, il y a exactement vingt ans dans Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil, 2002), soulignait que « le procès de l’islam est avant tout celui du pluralisme, comme on l’a compris depuis l’“affaire du foulard” présentée à l’époque par certains intellectuels comme un “sursaut républicain” ».

_____

Photo à la Une : Wix médiathèque

Posts récents

Voir tout