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L’illusion souverainiste et la confusion des genres

Dernière mise à jour : 16 juil.

Le souverainisme manifeste un désir démocratique. Mais ce désir occulte le droit international, qui entérine la reconnaissance de la souveraineté par les autres États, le droit constitutionnel, qui garantit le pluralisme du peuple souverain, ainsi que le droit social, qui témoigne de l’exigence de solidarité nationale et européenne.



Par Jean-Yves Pranchère I ESPRIT


À la veille de l’élection présidentielle, le débat politique français, tel qu’il se déroule dans les grands médias, est si vide qu’on pourrait croire que la France est un pays intellectuellement sinistré. C’est dans ce vide et dans l’étroitesse nationale que prospère la rhétorique de la souveraineté, tantôt sous la forme d’un appel qui reste incantatoire à la « souveraineté européenne » (sans proposition de réforme), tantôt sous la forme d’un souverainisme d’un nouveau genre, particulièrement stérile, qui propose de rester dans l’Union européenne tout en y pratiquant une politique de l’égoïsme national, de l’incivilité et de l’obstruction. Tous les camps s’en trouvent frappés.


Alors même que les ressources du projet d’une démocratie sociale et écologique se renouvellent dans des productions théoriques majeures, et que l’audience rencontrée par les combats européens d’un Raphaël Glucksmann atteste une attente politique en souffrance, la gauche politique ne s’est pas seulement amenuisée à une portion congrue de l’électorat : elle semble n’avoir d’identité que fantomatique. Du côté socialiste, elle s’est évaporée dans un vague libéralisme de centre-droit sans idées ; du côté écologiste, elle ne parvient pas à se définir politiquement ; du côté de La France insoumise, elle s’est embrumée dans un confusionnisme gazeux, mêlant le programme d’un keynésianisme national à une rhétorique « antisystème » peu discernable des ressentiments de la droite illibérale, dont elle partage la complaisance pour les dictatures de Poutine, de Bachar el-Assad et de Xi Jinping. À droite, la prise de poids électorale s’alourdit d’une véritable chape de plomb idéologique, qu’illustre la conversion de La République en marche aux facilités du catéchisme pseudo-républicain et de la chasse aux universitaires « islamo-gauchistes ».


Dans un entretien en 2020, Emmanuel Macron expliquait pourtant que le « capitalisme contemporain » est à un « point de rupture », « parce que c’est un capitalisme qui s’est financiarisé, qui s’est sur-concentré et qui ne permet plus de gérer les inégalités dans nos sociétés et au niveau international ». Mais il ajoutait aussitôt : « On n’y répond pas dans un seul pays, j’ai fait une politique d’ailleurs qui ne va pas du tout dans ce sens et je l’assume parfaitement. Aussi vrai que le socialisme n’a pas marché dans un seul pays, la lutte contre ce fonctionnement du capitalisme est inefficace dans un pays ». On croyait comprendre que la discordance entre politique nationale et intention européenne tenait à des contraintes stratégiques : le rapport de force avec l’Allemagne imposait à la France de donner des gages de rigueur budgétaire afin de peser par la suite dans un sens social-démocrate. Mais aucun calcul stratégique ne justifie la verticalité d’un pouvoir qui méprise les concertations pour mener des politiques hostiles aux services publics.


Cette dérive peut répondre à des calculs électoralistes ; elle n’en a pas moins pour effet de pousser la droite traditionnelle à la surenchère et de placer le centre de gravité du débat politique entre la droite et l’extrême droite, qui dispose désormais d’un potentiel électoral considérable et du soutien d’une vaste nébuleuse de magazines et d’émissions télévisées. Au moment où toutes les énergies devraient être tournées vers les moyens de faire face à l’enchevêtrement des crises sociale, démocratique et écologique, on assiste ainsi au spectacle consternant d’un espace public colonisé par la nostalgie pétainiste d’un Zemmour, par des mythes complotistes contre la vaccination, par des paniques morales autour d’un « wokisme » fantasmatique ou par des indignations sans objet, telles que celles qu’a suscitées la présence du drapeau européen, pendant vingt-quatre heures, sous l’Arc de triomphe.

Les causes d’une telle situation sont multiples. Les tendances à la déconsolidation de la démocratie sont mondiales : Trump, Orbán et Bolsonaro sont les figures d’une menace présente dans la plupart des démocraties libérales. Il n’est pas absurde de penser que cette menace a un lien « réactif » avec la précarisation des individus induite par des politiques qu’on peut dire « néolibérales » – au sens où elles réduisent la démocratie à la « souveraineté du consommateur » et ne conçoivent les protections sociales que comme des adjuvants de la construction d’une société de marché.


Mais il est impossible d’invoquer ici une causalité simple. Car les succès mêmes de l’État social, offrant aux individus des ressources d’individualisation et d’ascension professionnelle, ont favorisé ce que Bernard Manin a décrit comme le remplacement de la « démocratie des partis » (liée à la fixité des appartenances collectives) par la « démocratie du public ». Or, en l’absence d’innovations institutionnelles ajustées à cette transformation, la délibération collective risque d’être étouffée sous un simple marché politique de type publicitaire. Les mutations technologiques y contribuent, avec les effets de polarisation des réseaux sociaux. Les circonstances constitutionnelles aussi : la France souffre du caractère monarchique de son régime politique, aggravé par la réforme du quinquennat qui a fait des législatives une annexe de l’élection présidentielle. Selon une logique perverse, le défaut de représentation nourrit la méfiance envers les médiations représentatives, contre lesquelles grandit la demande confuse d’une incarnation directe du peuple et de l’unité nationale.


Mais cette demande ne surgit que sur l’arrière-fond d’une frustration démocratique dont l’expression initiale semble légitime, puisqu’elle se présente comme une revendication de souveraineté populaire. En contexte d’affaiblissement des médiations démocratiques, cette revendication prend cependant une forme ambiguë, que nomme le mot de souverainisme. Le surgissement et la diffusion de ce terme constituent un symptôme remarquable : en lui se manifestent à la fois un désir démocratique et le dévoiement de ce désir se trompant d’objet, fasciné qu’il est par un leurre où il croit se reconnaître alors qu’il y devient étranger à lui-même. La puissance de ce leurre demande un examen : le prestige dont bénéficie aujourd’hui l’idée de souveraineté tient aux équivoques de la notion en même temps qu’à sa charge imaginaire ; il nous oblige à distinguer l’idée démocratique du masque souverainiste qui menace de la recouvrir.


Un fétichisme de la souveraineté


Hors du contexte québécois où il est d’abord apparu, le mot « souverainisme » doit être pris dans le sens où l’ont revendiqué, en France, des acteurs politiques qui voulaient former contre l’Union européenne un courant transpartisan, mêlant droite et gauche. Son nom même pose en principe que la souveraineté, nationale et populaire, « est un tout, ou elle n’est rien6 ». On ne peut donc qualifier de « souverainiste » toute opposition à la construction européenne : ceux qui désespèrent de l’Union européenne parce qu’ils la jugent irréformable, au motif que le « néolibéralisme » serait incrusté trop profondément dans ses institutions, ne sont pas ipso facto souverainistes. On doit leur objecter que le projet d’une sortie de l’Union européenne est bien plus irréaliste que celui d’une réforme sociale de celle-ci : les conditions d’un abandon coordonné de la monnaie unique, ou d’un retour à un État-nation de taille moyenne qui ne soit ni vassalisé à une grande puissance ni livré à la puissance des marchés financiers, ou de la constitution d’une nouvelle union entre pays souhaitant échapper aux règles néolibérales sont mille fois plus difficiles à réunir que celles d’une renégociation des traités européens ou d’innovations compatibles avec les traités existants.


Pour autant, l’euroscepticisme ne peut être qualifié de souverainiste lorsqu’il oppose au « constitutionnalisme de marché » l’idéal d’une politique des « communs » qui refuse de se formuler dans les concepts de la souveraineté. En effet, le soin collectif des biens communs exclut par définition leur appropriation par des puissances nationales que leur souveraineté autorise logiquement à exercer leur « droit » de polluer dans les limites de leur territoire.


Le souverainisme proprement dit se définit par la thèse selon laquelle la souveraineté, comprise comme la puissance de se donner à soi-même sa loi, est le bien politique premier, qui précède tous les autres – ce pourquoi le souverainiste croit pouvoir prôner une sortie de l’Union européenne en tenant pour secondaire la question de savoir doit mener cette sortie. C’est qu’il identifie la souveraineté à une sorte de libre arbitre politique, en vertu duquel le peuple pourrait « vouloir ce qu’il veut » sans que sa volonté ait d’autres limites que celles qu’elle se donne. La souveraineté, pouvoir non subordonné et non lié par un autre pouvoir, l’emporterait sur tous les buts du politique, puisqu’elle serait le pouvoir de se donner un but ou un autre ; elle serait neutre quant aux différences entre droite et gauche, puisqu’elle serait la liberté de choisir entre elles.


Cette définition volontariste de la politique – qui semble oublier qu’un État n’est souverain que dans la mesure où il est reconnu comme tel par d’autres États, ce qui inscrit toute souveraineté dans un système international dont elle dépend – est en réalité si peu « neutre » qu’elle soumet la liberté collective à une règle contraignante, qui est la préservation d’une identité nationale seule capable de faire d’un peuple un sujet collectif pourvu d’une unité de volonté. Cette exigence contredit la définition de la démocratie par le pluralisme politi