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L’inégalité sociale dans le système scolaire : un donné immuable

Dernière mise à jour : 16 avr.

Vingt ans après la disparition de Pierre Bourdieu, l’inégalité sociale dans le cadre scolaire demeure un fait patent, aujourd’hui comme hier. Ce constat a été fait par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans leur publication ‘’Les Héritiers, les étudiants et la culture’’, paru aux Éditions de Minuit en 1964. D’une actualité outrageante, cette inégalité plombe les chances des enfants issus de milieux défavorisés d’avoir un accès égale à la culture, donc aux développements de leurs capacités et, par-là, leur chance de changer de statut social.



Par Valérie Erlich I Theconversation- La thèse de Bourdieu et Passeron est simple et remet en question les théories à la mode à cette époque : les inégalités devant l’école ne se réduisent pas à l’insuffisance de ressources économiques mais elles sont aussi redevables à des raisons d’ordre social. À la description du fait inégalitaire, les deux sociologues associent la définition d’un concept d’une grande valeur heuristique : l’« héritage culturel ».


Les héritiers sont les « élus », ceux qui ont hérité par leur milieu familial de manières de dire et de faire, de savoirs et de savoir-faire, de goûts culturels, qui sont exigés et valorisés par le système scolaire, ce qui leur donne un privilège dans leur rapport à l’école.


Il faut ainsi comprendre que le capital culturel sert directement la réussite et les tâches scolaires. L’école se trouve donc prise dans les mécanismes de reproduction, puisqu’elle suppose acquise la culture qu’elle doit enseigner. Ainsi, la culture scolaire est frappée du sceau de l’arbitraire culturel : contenus et formes scolaires ne relèvent pas totalement du mérite scolaire mais de l’action du privilège culturel, c’est-à-dire cet héritage qui se transmet de manière discrète et indirecte, sans action manifeste du milieu familial.


Implicites culturels


L’exemple récent de l’impact des inégalités sociales au cours de la crise sanitaire du Covid-19 valide cet implicite de l’éducation révélé par les auteurs. Au-delà des contraintes matérielles et de la fracture numérique qui ont particulièrement touché les élèves de milieux défavorisés pendant le confinement (manque de matériels pour travailler, difficultés de connexion, manque de place à domicile), il convient de souligner que c’est surtout la moindre maîtrise des codes culturels qui a accéléré les difficultés scolaires.


17 % des élèves de second degré ont déclaré avoir eu des difficultés de compréhension des cours contre 9 % de ceux d’origines très favorisées et 13 % d’origines favorisées. « Nul doute que la vraie fracture a été dans l’aide apportée à l’enfant en dehors des sessions scolaires » note Éric Charbonnier, analyste éducation à l’OCDE.


Il n’y a donc pas de nouveauté pour les sociologues, nous rappelle Anne Barrère : malgré la « bonne volonté » des enfants et des parents de milieux populaires conscients de la centralité de l’école, ceux-ci se heurtent à beaucoup de malentendus sur les consignes, les attentes des enseignants, sur ce que l’on appelle en sociologie, les implicites culturels, dévoilés par Bourdieu et Passeron depuis les années 1960.


La thèse des Héritiers est aussi fondée empiriquement sur un ensemble de données d’enquêtes statistiques et monographiques. Certes, des critiques méthodologiques sévères ont été portées à leur encontre, en raison d’un manque de rigueur dans le contrôle empirique de leurs hypothèses, de la constitution de leurs échantillons non aléatoires, limités parfois aux seuls étudiants de philosophie et de sociologie, de l’analyse de certaines distributions statistiques. Cependant, l’ouvrage reste une référence obligée sur le plan empirique, renouant avec la tradition durkheimienne, où il est démontré, notamment dans Le Suicide, que la spéculation théorique sur le social ne peut remplacer l’observation systématique des faits.


Grâce à un calcul innovant qui présente les chances scolaires objectives d’accéder à l’université selon la profession du père, les auteurs montrent en particulier que les catégories sociales les plus représentées dans l’enseignement supérieur sont les moins représentées dans la population active. Ils en concluent que le système scolaire opère objectivement une élimination d’autant plus totale que l’on va vers les classes les plus défavorisées. Un fils de cadre supérieur a alors 40 fois plus de chances d’entrer à l’Université qu’un fils d’ouvrier.


Inflation scolaire


« Les Héritiers construisent la sociologie de l’enseignement supérieur sur la base du fait soigneusement mesuré de l’inégalité devant l’école. Fait incontournable aujourd’hui comme hier, lorsque l’on se donne la peine de recommencer les mesures », écrivait Roger Establet en 1998 dans la préface de l’ouvrage Les nouveaux étudiants.


En 2020, 34 % des étudiants sont enfants de cadres supérieurs alors que leurs parents forment seulement 18 % des actifs. 12 % des étudiants ont des parents ouvriers, ceux-ci représentant 21 % de la population active. Malgré les réformes engagées et la réduction des écarts, l’accès aux diverses orientations de l’enseignement supérieur, en particulier aux formations supérieures prestigieuses, demeure inégalitaire. D’après les données du Ministère, en 2020, 52 % des étudiants en Classes préparatoires aux Grandes Écoles et 51 % des étudiants en Médecine ont des parents cadres contre respectivement 7 % et 5 % d’étudiants d’origine ouvrière.


En 1990, ces proportions étaient sensiblement les mêmes. Cette sociologie rigoureuse et perspicace interpelle donc d’hier à aujourd’hui la société universitaire tout entière. Des années 1960 à nos jours, le fond de carte de l’inégalité des chances et des capitaux culturels demeure, alors que l’enseignement supérieur s’est transformé ces dernières années.