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La diplomatie religieuse du Maroc, efficace instrument de soft power en Afrique

Dernière mise à jour : 14 juil.

Les institutions religieuses contrôlées par le roi du Maroc, Mohammed VI, sont nombreuses. Elles dirigent l’interprétation des textes, la diffusion du Coran, les études théologiques - psalmodie et exégèse comprises -, mais également l’influence politique de la religion.(*)


Le pape François et le le roi Mohammed IV


Anouar Diden I Courrier International

En 2004, l’essayiste Bernard Cubertafond avait rédigé un article intitulé “Mohammed VI, commandeur des croyants au secours de la laïcité ?” [Confluences Méditerranée, Paris, L’Harmattan]. Il y évoquait le contrôle du monarque marocain sur la pratique religieuse dans le royaume. Il s’agissait alors, peu de temps après les attentats terroristes à Casablanca [le 16 mai 2003], d’expliquer comment Mohammed VI avait maîtrisé la situation à coups de législation et d’interprétations des textes religieux.


Une lecture simpliste ? Probablement, mais une lecture dans l’ère du temps, surtout. L’écrivain comparait alors la réforme religieuse marocaine à la loi française sur le foulard. Mais ce que Cubertafond a découvert en observant les réformes religieuses de Mohammed VI à travers un prisme occidental, c’est leur volet socio-politique. Car, au Maroc, le débat n’a jamais été religieux, mais plutôt social du côté des populations et politique du côté de la monarchie.


Dix-huit ans plus tard, c’est notamment, et surtout, par le biais des institutions religieuses, que Mohammed VI, souvent accusé d’absentéisme, garde ce lien inébranlable qui confirme sa suprématie sur le quotidien des Marocains.


La voie marocaine


Les réformes religieuses de Mohammed VI ont été nombreuses. Il s’agissait, dans les années 2000, de réactiver la tutelle du ministère des Habous [sorte de fondation religieuse] et des Affaires islamiques sur les imams. Une tutelle en bonne et due forme sur la formation des prédicateurs, l’interprétation des textes et la séparation du religieux et du politique.


En quelque sorte, Mohammed VI a établi une forme d’anglicanisme [ou religion d’État] marocain de l’islam. À court terme, il voulait normaliser la religion afin d’éviter au Maroc l’amalgame entre islam et terrorisme qui avait provoqué la décennie noire en Algérie et la propagation du fondamentalisme dans les autres pays arabo-musulmans.


Vinrent ensuite les institutions affiliées au ministère de tutelle : d’abord le nouveau Conseil supérieur des oulémas [théologiens musulmans] en 2009. “Nous attendons qu’ils puissent, avec l’aide et l’appui de Dieu, et avec l’efficience et la constance escomptées, mener à bonne fin la mission que nous leur avons confiée en matière de prêche, celle de la sensibilisation et de l’orientation”, déclarait alors le roi marocain.


Ensuite, cela laissa place à la “réorganisation” de Dar Al-Hadith Al-Hassania [institution royale chargée de former des chercheurs dans le domaine des études islamiques] pour les études islamiques, en la soumettant au nouvel Institut Mohammed VI de formation des imams morchidines et morchidates [prédicateurs chargés de l’instruction religieuse de base, d’un rang symbolique inférieur à celui d’imam ; les morchidates sont leurs homologues féminins].


Le format masculin et féminin dans la description des imams était délibéré, et il s’agissait surtout de renforcer le courant soufi. Pour Mohammed VI, inclure la moitié du peuple – les femmes – dans la hiérarchie religieuse a été un acte important, en 2019, au moment de relancer les confréries soufies de la Qadiriyya [ou confrérie de Qadir, fondée au XIe siècle à Bagdad] et de la Tijaniyya [confrérie soufie fondée par Ahmed Tijani en 1782 dans une oasis algérienne]. Mais afin de se distinguer du Sénégal ou de l’Algérie, la formation des prédicateurs concernait aussi les femmes.


Un internationalisme religieux


Après la mise en place de ces institutions, dotées d’un financement colossal, dépassant celui de leur ministère de tutelle et émanant directement du Trésor royal, le royaume se lança dans une grande opération de marketing.


Depuis 2004, la radio Mohammed VI du Saint Coran diffuse des émissions religieuses vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et avec 15 % de parts de marché, c’est de loin la radio la plus écoutée au Maroc. Ce média demeure, au Maroc, le plus fréquenté par les populations, loin devant la télévision et les médias sociaux.


Ensuite, l’hégémonie de cet “islam marocain” devait s’internationaliser. Ainsi donc, la Fondation Mohammed VI des oulémas africains est née en 2017. On compte plus de 1 500 imams de toute l’Afrique obtenant des bourses d’études au Maroc, logés, nourris et blanchis par la fondation. Parmi ces derniers, une centaine de femmes. Tout ce petit monde fait ses études dans les universités marocaines, où il leur est bien précisé que l’“islam marocain” est la voie du salut.


Toutes ces mesures, imputées soigneusement au roi du Maroc, seraient, selon les médias marocains, “la preuve concrète qu’aux côtés de la modernisation du royaume, le roi a également veillé à réserver dans sa vision du Maroc de demain, une place fondamentale à la religion, pour préserver et renforcer l’image d’un royaume moderne, prônant un islam modéré”.


Un storytelling bien ficelé qui renforce à la fois l’image d’un roi qui transcende la politique, mais également celle d’un “commandeur des croyants” en action. Une image nécessaire à l’adhésion populaire à l’hégémonie du palais sur la politique nationale.


Lire l’article original : Maroc : Mohammed VI et son soft-power religieux très efficace, in Le Journal 2 l’Afrique


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(*) Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur de l'article et non de FOCUS.


Photo : Hespress du 19 mai 2022