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La femme, cette exclue des postes politiques de haute décision

Il est rare dans le monde occidental qu’une femme ait été choisie à la présidence de l’Etat ou même Chef de gouvernement, à trois exception exceptionnelle (Thatcher, Cresson et Merkel). Et en ce sens, la France politique ne s’accommode guère, depuis 1991, de voir une femme nommée à la tête de Matignon. C’est en cela qu’Élisabeth Borne fait face à de nombreuses polémiques. Pourquoi et comment cette France frileuse s’explique-t-elle cette réticence ? La Première ministre actuelle y répond sans détour dans cette interview avec ‘’ELLE’’.



Par Ava Djamshidi - Marion Ruggieri I ELLE


Une photo de jeunes femmes indiennes se protégeant d’une tempête de sable signée Steve McCurry, une coupelle de Carambar… Dans le bureau de Matignon, où Élisabeth Borne s’est installée le 16 mai, rien (ou presque) n’indique qu’elle est la première femme à avoir pris possession des lieux depuis Édith Cresson, en 1991. Une nomination contestée de toutes parts, des rangs de l’opposition jusque dans le camp de la majorité présidentielle. « Trop techno », « Pas assez politique », « Trop fade », « Pas assez adaptée »...


Ni son élection aux législatives dans le Calvados, le 19 juin, ni sa confirmation au poste de Première ministre par Emmanuel Macron n’ont calmé ces attaques. Malgré ce contexte politique inflammable, en pleine préparation du remaniement, elle semble sereine. À peine sa nette propension à tirer nerveusement sur sa cigarette électronique laisse-t-elle transparaître un peu de tension. Les dossiers épineux sont nombreux. Il y a les affaires Abad et Zacharopoulou (le ministre des Solidarités est accusé d’agressions sexuelles et de viol, la gynécologue, nommée secrétaire d’État à la Francophonie, fait l’objet de plaintes pour viol et violences obstétricales), une majorité difficile à construire… et ce Président si omniprésent qui n’a pas même cité son nom lors de sa dernière allocution. Quelle peut être sa marge de manœuvre ? Quelle Première ministre compte-t-elle être ?


ELLE. Comment Emmanuel Macron vous a-t-il présenté ce poste de première ministre ?


Élisabeth Borne. Il n’y a pas eu besoin de me le décrire. Ministre depuis 2017, je vois bien ce qu’est le rôle de Matignon. J’avais aussi été conseillère de Lionel Jospin, pendant cinq ans, ici. Donc je mesurais parfaitement l’ampleur de ce poste. Évidemment, vous avez à porter des dossiers très lourds et c’est vers Matignon que convergent toutes les urgences, tous les problèmes quand ils n’ont pas pu être réglés au sein des ministères.


ELLE. Le Président a-t-il évoqué avec vous la part symbolique de votre nomination ? Être une femme...


E.B. C’est quelque chose qu’il avait déjà en tête lors du précédent quinquennat. Le sentiment que l’Histoire s’était arrêtée à Édith Cresson avait quelque chose de choquant pour nous toutes. Symboliquement, c’est important que cette fonction soit incarnée par des hommes et des femmes.


ELLE. À peine nommée et déjà contestée… tout le monde s’est demandé si vous « aviez les épaules » : parce que vous êtes une femme ou une « techno » ?


E.B. C’est normal quand on est nommée à Matignon d’être critiquée par tous ceux qui auraient pu s’y voir. Cela montre aussi qu’il reste une forme de machisme en politique. La parité a progressé, mais je ne pense pas qu’il faille considérer que le sujet est derrière nous. Le débat pour me qualifier de « techno »–« pas techno » est assez surréaliste. Les Français attendent de leurs responsables politiques qu’ils soient à l’écoute, qu’ils soient engagés et qu’ils aient des résultats.


ELLE. Vous avez donc pu constater qu’il y a encore du machisme en politique…


E.B. Ça progresse, mais ça reste quand même dans l’intérêt des hommes de commencer par écarter la moitié de l’humanité, de sortir du jeu la moitié des concurrents.


ELLE. Certaines remarques sexistes vous ont choquée ?


E.B. Très franchement, par mon parcours personnel, je suis assez blindée. Mais quand je vois des articles qui s’en prennent à mes supposées pratiques alimentaires, je me dis qu’on rêve ! Il paraît que je mange des graines… C’est une forme de sexisme incroyable.

« LES FEMMES SONT PLUS À L’ÉCOUTE QUE NE PEUVENT L’ÊTRE LES HOMMES, QUI SONT PARFOIS UN PEU PLUS AUTOCENTRÉS. »

ELLE. Vous n’y faites plus attention ?


E.B. J’ai développé une capacité à faire en sorte que ça ne m’arrête pas. Je ne renoncerai pas à ce que je suis ou à ce que je veux faire parce qu’on tient à mon encontre des propos de caniveau.


ELLE. Avez-vous entendu parler de la falaise de verre ?


E.B. Je connais le plafond de verre…


ELLE. Quand une situation est catastrophique, ingérable, on envoie une femme au front car aucun homme ne veut s’y coller. Certains, à ce titre, ont comparé votre nomination à celle de Theresa May au Royaume-Uni…


E.B. Des candidats, vous en avez toujours. Maintenant, il y a des qualités chez les femmes qui trouvent bien à s’exprimer dans la période actuelle : des capacités d’écoute, de sang-froid.