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La gauche marocaine en déserrance

Dernière mise à jour : 16 juil.

La gauche marocaine est victime de son péché originel. Elle vit sur le souvenir d’un passé militant qui n’a plus ni réalité sur le terrain ni prise sur son quotidien, le temps étant à la professionnalisation politique, à la satisfaction de la demande sociale immédiate et à la vigilance face à tous les pièges du pouvoir. Cette gauche continue de croire qu’elle est l’héritière, ad vitam æternam, de la légitimité populaire sans se rendre compte que celle-ci a été sérieusement déflorée à partir de 1998, avec le gouvernement d’alternance, et qu’elle s’est entièrement essoufflée depuis 2002



Par Najib BENSBIA - L’USFP[1], ainsi que toutes les autres formations de gauche n’ont pas su se débarrasser des vieux réflexes des années soixante-dix du siècle passé. Elles vivent sur les thèmes, vieillots et complètement ringards, du socialisme de grand-mère. Elles auraient dû se moderniser, au rythme de la dynamique qui a atteint les appareils d’Etat les plus autoritaires du pays. Au lieu de cela, la gauche marocaine continue de se gaufrer dans les carcans d’un mimétisme idéologisant de mauvais aloi. Par ailleurs, la gauche, marxiste, gauchiste et Cie, a cette fâcheuse tendance de ne pouvoir se libérer d’un radicalisme négationniste faisant bon ménage avec le populisme sans répondant[2]. Et, dans les deux cas, cette gauche, tout autant que celle social-démocrate, a réussi la gageure de faire fuir de ses rangs, proches ou lointains, intellectuels, artistes, cadres, activistes associatifs…[3]


Le divorce est ainsi total. Insondable. Ereintant ! Il n’y a plus que quelques illuminés qui continuent d’empreinter les allées, désertées, du militantisme de gauche sans vision, auquel plus personne ne fait d’ailleurs attention, même pas les ‘’intellectuels organiques’’, qui veulent encore rêver d’un Maroc meilleur, le Maroc de la citoyenneté engagée, la citoyenneté avertie et positivement critique.


Il peut sembler à certains qu’il est impératif que cette gauche, pour repartir à point, interpelle son devenir, en oubliant, ou plutôt en déclassant un passé plus que momifié, interroger ce qui lui ‘’manque pour comprendre sa propre histoire (défaite), en faire le bilan – de son irrésistible ascension à son déclin historique – pour être en mesure d’envisager une suite, si difficile soit-elle’’[4], reprendre sa marche, celle qui lui ferait reconquérir la confiance (aujourd’hui totalement perdue) de son électorat potentiel, prétendre à ramener au bercail toutes ces énergies, intellectuelles et politiques, qu’elle a égarées au cours d’une parcelle de chemin (la participation gouvernementale – 1998/2007) mal négociée et qui l’a démesurément noyée dans le détail mortel, le conformisme dirigiste.


Par-delà ceci et cela, la crise du système de partis marocain, et plus particulièrement celui de gauche, est concomitante à l’abandon par le parti de sa mission essentielle, l’encadrement des masses. En cela, la gauche marocaine a cédé le pas à la société civile, espace où foisonnent toutes sortes d’ambitions, de la plus mercantile à la plus altruiste. Sous les décombres du socialisme moribond, les associations de la société civile ont pris la place des partis, encadrant la masse des quêteurs d’un meilleur bien-être. Là où le parti politique a failli, les associations ont rempli le vide.


A la pleine défaveur de l’action politique[5]. Consolation bienvenue, l’activisme de la société civile s’est substitué au militantisme partisan de proximité. Là où la gauche était championne, quatre décennies durant (1960-90), est venue se greffer une association de quartier à ramifications généralement nationales ! Non seulement le parti a fini par être décrié, mais la société civile en est devenue l’objecteur de mauvaise conscience et le bénéficiaire des dividendes de la proximité sociale. Guindage de la politique à l’envers finalement, l’association remplace le parti politique sans en avoir la prédestination ni constitutionnelle ni fonctionnelle[6].


De ce fait, les associations marocaines agissent comme par usurpation. Elles ont investi un espace qui n’est pas de leur essence, le terreau de la conscientisation politique. Et, ce faisant, elles ont participé au discrédit systématique du parti politique, en le doublant, par coup de force fonctionnel, d’une fuite en arrière de tous les récalcitrants puisque l’association devient l’interlocuteur de proximité, le gestionnaire de projets sociaux de terrain et le porte-parole citoyen des populations démunies devant l’Etat, face à l’Etat. Autant dire que le parti est désormais une institution désuète, non grata et honnie.


Dans ce processus déconstructeur, la gauche marocaine paie, plus que le reste, les frais de cette usurpation de mission. Elle ne sait plus parler le langage audible par la masse des démunis, des marginaux, des exclus et des laissés pour compte. Dans cette perspective, l’Etat a participé, et continue de le faire, à la déchéance des partis de manière mécanique, sans en mesurer les conséquences sur le plan de l’organisation politique de la société globale. L’Etat a ainsi, par ricochet, détrôné le parti politique au profit de l’association de la société civile, en déboursant du trésor public des sommes considérables qui ont servi l’enracinement des associations sur le terrain de la proximité sociale[7].


Ce transfert financier est réglementé par une circulaire du Premier ministre[8] qui ne semble aucunement poser problème au gardien du temple budgétaire, le ministère des Finances, bien au contraire ! Cet intérêt pour les associations de la société civile pose en fait et en Droit la problématique du rôle de l’Etat dans l’enracinement de la crise d’encadrement partisan de la société.


Cela est endémique en effet au Maroc[9] : L’Etat a veillé, durant les décennies 1960-90, de manière assidue, à décrédibiliser le parti aux yeux des couches populaires, en réduisant l’impact de sa participation à la chose publique (via notamment – mais pas uniquement – les conseils municipaux et communaux). Après que cet Etat se soit rendu compte, à partir des années 2000, du danger de cette démobilisation partisane et des dégâts que cela a causé au niveau sociétal, il croit remédier à ces dommages collatéraux via les associations, sans se rendre compte que l’attrait de celles-ci se fait aux dépens du système de partis, canal exclusif de mobilisation politique de masse, qui est devenu une machine à produire le rejet, l’indifférence et, in fine, l’éloignement des masses du seul canal de participation indirect de la gestion avertie des affaires de l’Etat et du citoyen. D’ailleurs, l’inconscience avec laquelle l’Etat parfait la préséance des associations de la société civile sur les partis politiques a fait croire à celles-là qu’elles peuvent, en même temps, profiter de la manne publique et jouer à l’objecteur de conscience face aux acteurs politiques.


En effet, l’État ne pouvant plus prendre en charge l’ensemble des besoins de la société, a encouragé la création d’associations aptes à agir pour le ‘’bien commun des Marocains’’. Cette tendance a été consacrée institutionnellement par la constitution de 2011, qui en a fait des acteurs de pleine jouissance constitutionnelle. Venant ainsi en appui, et parfois à l’avant-garde de l’État, le tissu associatif marocain est érigé en acteur important de l’espace sociétal national. Il est même devenu, pour certaines opérations de masse, un acteur prioritaire d’éducation et de mobilisation politique et, de ce fait, un canal essentiel d’expression et de participation à l’exercice, direct ou indirect, du pouvoir dans l’État marocain d’aujourd’hui.


Pourtant, il devrait être clair pour la bonne gouvernance qu’il est regrettable de continuer à sacrifier le parti politique national sur l’autel d’une vision encore réticente à laisser celui-ci s’émanciper et devenir un acteur adulte de la gouvernance globale. Car, par inversement des rôles, les associations à caractère politique ont déserté la rue et les quartiers et mis en veilleuse pathogène le travail quotidien de recrutement qui a fait la force de la gauche marocaine, notamment durant presqu’un demi-siècle durant (1960-1990).


Le parti de gauche, comme son acolyte dit de droite ou du centre (stratification qui n’a plus de sens de toute façon) pour se transformer en un simple groupement électoral de circonstances. Les rares moments de ‘’présence populaire’’ des partis se focalisent sur les échéances électorales.


Loin est donc ce temps où le parti investissait le champ naturel qui est le sien, la rue. En cela, il a perdu ses ressorts vivifiants et son rôle organique.


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Notes :


[1] Union Socialiste des Forces Populaires.

[2] Alors que tout le monde, y compris le Polisario et l’ONU, privilégie la solution politique à la question du Sahara, le représentant du groupuscule marxiste, Annahj Addimocrati, n’a pas trouvé mieux, en ce mois de septembre 2007, que d’appeler à Paris à ‘’l’autodétermination du peuple sahraoui’’, anathème auquel personne ne croit plus aujourd’hui.

[3] ‘’En dix ans (1998-2007), la gauche a dilapidé son plus précieux capital. Elle a été jusqu’à pousser à la porte ses réformateurs potentiels. ‘’ Ali Ammar, ‘’La gauche suicidaire’’, in ‘’Le Journal Hebdo’’ du 29 septembre 2007.

[4] ‘’La gauche à reconstruire’’, Le monde diplomatique, op. cité.

5] ‘’Le taux d’adhésion à des organisations politiques, syndicales ou associatives est trop faible (11%) : 2% adhèrent à des partis politiques, 2% à des syndicats et 7% à des associations (notamment des associations de quartiers et des associations de développement).’’, ‘’Le mensuel’’, octobre 2007.

[6] Article 7 de la constitution : »Les partis politiques œuvrent à l’encadrement et à la formation politique des citoyennes et des citoyens, ainsi qu’à la promotion de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques. Ils concourent à l’expression de la volonté des électeurs et participent à l’exercice du pouvoir, sur la base du pluralisme et de l’alternance par les moyens démocratiques, dans le cadre des institutions constitutio