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LA JEUNESSE, RISQUE MAJEUR D'IMPLOSION

Dernière mise à jour : 28 avr.


Najib BENSBIA, le 22 mai 2020

La pandémie du coronavirus, sous l’impact de l’urgence sanitaire et du confinement qu’elle a engendré, a amplifié la crise structurelle dont souffre la jeunesse marocaine. Ce temps coronarien nous rappelle lourdement à la difficulté matricielle d'un large pan de la société, peut-être le plus emblématique, à s’intégrer dans la société globale et qui reste à la marge de la dynamique de développement humain durable auquel prétend le Maroc en devenir interpellatif.


Pour autant, il est fort dommageable de faire ici le constat de la pauvreté académique dans ce secteur, malgré le foisonnement des écrits mais qui restent à l’état descriptif. Ce secteur est pourtant considéré, de manière laconique par ailleurs, comme en triple frontières critiques : identitaire, socio-économique et politique. Par une ironique et imprévue actualité, il s’est avéré que cette pandémie, qui a ébranlé toutes les certitudes de l’être humain, a permis, de façon anachronique, d’engager une large et profonde réflexion sur le vécu communautaire, l’inconséquence des actes anti-planète que nous n’avons eu de cesse de fomenter contre toutes les ressources de la vie.

Une explosion chrono-datée

Par effet circonstanciel, la recherche sur le devenir humain a explosé, se triturant les méninges pour s'informer, digérer les données cumulées, les confronter au terreau de la faisabilité avant de les soumettre au moule de la prospective. Tout cela pour permettre aux gouvernants, de quelque centre de décision où ils agissent, de prendre la bonne décision, celle d’un avenir proche défalqué de tous les modules d’analyse connus jusqu’ici, l’objectif central étant de fouiller dans l’insondable, avec l’espoir de déclencher une nouvelle dynamique à décliner autrement qu’à travers les schèmes qui ont conduit l’Humanité à l’inénarrable impasse plurielle (sanitaire, vivrière, comportementale et relationnelle) actuelle. Non seulement en déni intégral de la gestion ingrate du quotidien, mais surtout pour affronter, dans le moyen et le long termes, la vie et le bien-être humain avec anticipation et circonspection. Par-delà ce parchemin qui se dessine imperceptiblement, un seul souci éclaire la voie : sans visibilité de longue portée, il n'y a point de gouvernance.


Il ne faut pas s'y tromper, le Maroc est parmi les pays dits émergents qui risquent le plus aujourd’hui, par-delà la logique du Printemps arabe, de vivre l’impact d’une explosion sociale chrono-datée. Car, par-delà les apparences, qui sont le plus souvent, irrésistiblement et fatalement trompeuses, nous sommes tous assis sur un volcan dont la cavité pourrait sauter, sans avertir, sous la pression de nombreux facteurs dont la jeunesse est l’un des plus déstabilisateurs. En effet, les jeunes au Maroc constituent la tranche la plus vulnérable et, donc, sujette à de nombreux indicateurs qui en font, à la fois, une force potentielle d'enrichissement multicanaux et un risque majeur de désarticulation par la base de son capital humain.


Plusieurs raisons motivent ce regard qui peut sembler, a priori, pessimiste, exagéré même, mais qui est en fait le résultat empirique et rationnel de la réalité sur le terrain. Ce regard puise son inquiétude des multiples maux dont la jeunesse marocaine souffre, dans tous ses pans, ses diverses strates et appartenances sociales ainsi qu’au plus profond des marges de sa différenciation sociologique.


Il doit être admis ici que la problématique de la jeunesse est une thématique plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord. Cela est inhérent à sa propre dissémination en autant de cadres d'analyse (épistémologique, culturel, identitaire...) que d'approches (santé, psychologie, sociologie, voire anthropologie). Compte-tenu de cette complexité, nous aborderons la question de la jeunesse marocaine dans ses aspects les plus apparents.

Des préalables pour mieux agir

L’un des éléments moteurs de la difficulté à saisir dans sa complexité la réalité politique et sociale marocaine, dans la moyenne durée, consiste en ce rapport conflictuel avec l’histoire événementielle. Le Marocain est habitué à recevoir le message historiographique en de multiples dimensions. Deux phases sont déterminantes dans l’imbroglio qui a perverti, cinq décennies durant, la raison historique nationale.


La première phase est inhérente à cette manie étatique de ramener les faits, tous les faits, à la volonté du prince. Depuis 1956, en effet, rien n’est établi dans ce pays sans que référence obligatoire soit faite à la bonne grâce de l’Exécutif. Et, en fin de compte, le peuple, cette nation supposée souveraine, n’est invoquée que comme destinataire passif des ‘’donations’’ publiques.

La deuxième phase est liée à l’implication, graduelle mais certaine, d’outsiders dans la politique officielle (entendre gouvernementale) à travers leur pénétration, même parcellaire et titubante, des leviers de commande institutionnelle et des principaux rouages étatiques.

Cette implication extravertie a toujours perturbé les compromis possibles (par essence instables) atteints le long des cinq dernières décennies du siècle passé, refondant l’imbrication des intérêts des classes sociales ayant lié statut avec le pouvoir monarchique en consolidation entre 1960 et 1980.


Il s’avère ainsi logique que les faits historiques marocains des années 1956-75 soient aujourd’hui différemment lus, selon le positionnement politique des uns et des autres de ceux qui gesticulent autour de l’Etat. Cette deuxième phase, on le comprend, est certainement celle qui pose le plus de problème à la mémoire active marocaine. La raison en est que l’interrogation, les interrogations de ce passé immédiat ne peuvent se faire qu’à travers des instruments quasi-fallacieux : l’oralité et les témoignages supposés de bonne foi. Or, il est évident que ce genre d’instruments laisse une bonne marge à l’interprétation, c’est-à-dire à la sensibilité subjective dans le jugement personnel que l’on se fait des actes et des choses. Car, on le sait, l’interprétation est la mère de tous les égarements. D’où cette crainte de voir émerger des inconnues incontrôlables et invérifiables dans la masse d’informations susceptibles d’être vraies et concordantes.


La peur du passé immédiat marocain est là. Elle se place entre ce désir, naturel, de connaître son passé, et la hantise de toucher aux ingrédients explosifs qui, parce qu’occultés ou sciemment déformés, pourraient se retourner contre la matrice même de ce passé en difficulté identitaire.


Le Maroc actuel est donc percé, de part en part, par une volonté contradictoire : le besoin de relire, dans ses moindres méandres, son histoire immédiate et l’envie, cachée, de régler ses comptes avec les larbins de cette histoire politique et sociale. C’est cette volonté contradictoire qui est à l’origine de la floraison de ‘’vérités et leurs contraires’’ dans ce qui s’écrit et se dit depuis l’avènement du roi Mohammed VI. Les langues se sont déliées, dans un mouvement libérateur mais également inquiétant et suspect à la fois.


Pour autant, le rétablissement de la vérité ne peut se faire sur la ‘’mythification’’, pas plus que la mystification par ailleurs. L’histoire des nations est pleine d’étrangeté et d’événements surprenants. Mais, dans le tracé de l’histoire des faits dans la vie sociale des communautés humaines, il reste un pallier sans le respect duquel toutes les valeurs se perdent et ne revêtent plus de sens : L’éthique de la mesure et, surtout, l’obligation de la réserve qui doivent éclairer la trame de la lecture de l’histoire populaire.

Historiographie politique valsante

En ce sens, l’historiographie politique marocaine est, en tout état de cause, très délicate à bien cerner et à déchiffrer. Parce que les faits ont été ‘’contrôlés’’, maniés, manipulés, quand ils n’ont pas été fabriqués de toutes pièces, ou simplement subjectivement interprétés. Or, justement, parce que l’observateur des faits politiques et sociaux du Maroc des années cinquante/soixante-dix est averti de la propension à la manipulation, cette historiographie doit être approchée avec la vigilance nécessaire face à la juxtaposition des extrêmes. La remise en cause des fondements d’une nation ne peut, en effet et en aucune manière, souffrir la désinvolture comme moyen d’investigation.


Il est aujourd'hui acquis que l’individualisation du gain a pris une forme absolue,