Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

La mondialisation, facteur propulseur de l’échange inégal

Les années 1960-80 ont été accompagnées par la réflexion et les analyses de philosophes et de théoriciens qui ont marqué le 20è siècle par leurs pensées et leurs approches de la société humaine, face à l'impérialisme occidentalo-américain et la domination du capitalisme alors en mondialisation balbutiante. Outre les grands classiques du marxisme (Marx, Engels, Lénine, Trotsky...), des penseurs comme Nicos Poulantzas, Louis Althusser, Etienne Balibar, Rosa Luxembourg, Samir Amine... ont mis à nu le capitalisme, dans sa double essence générique inhibitrice et sa portée soumettant le monde du travail à l'exploitation effrénée et avilissante. Ils ont surtout jeté toute la lumière nécessaire sur les errements du capital ainsi que l'échange inégal qu'il engendre parmi les Etats et les nations du Tiers-monde.



Or, cela est un constat primaire, les générations des années 2000-2020 ne connaissent pas, dans leur grande majorité, ces penseurs et leurs idées. Les cursus universitaires semblent, de leur côté, avoir oublié ce qui a fondé l'essentiel de l'économie politique des années 70-90 de la deuxième moitié du 20è siècle. D'où le condensé de l'analyse infra de Samir Amine.


La mondialisation et l'échange inégal

Par Samir Amine(*)


Le système capitaliste cherche sans cesse à élargir ses possibilités d’accumulation. Dans le Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels donnent toute son importance à la conquête du monde par le capitalisme. « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a donné une tournure cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] Les antiques industries nationales ont été anéanties et continuent à l’être chaque jour. Elles sont évincées par des industries nouvelles dont l’introduction devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, des industries qui ne transforment plus des matières premières du pays, mais des matières premières en provenance des zones les plus reculées. […]


La bourgeoisie oblige toutes les nations à faire leur, si elles ne veulent pas disparaître, le mode de production de la bourgeoisie. […] La bourgeoisie supprime de plus en plus l’éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété en un petit nombre de mains1. »


Ce déploiement comporte des aspects historiquement positifs. Néanmoins, dans d’autres écrits, les deux penseurs insistent sur l’horreur de ces premiers stades de l’accumulation : la dépossession violente des paysans, la destruction des sociétés conquises (Irlande, Amériques), la traite négrière. Surtout, Marx et Engels ont eu l’intuition d’un développement inégal des échanges internationaux. L’expansion mondialisée du capitalisme a toujours été polarisante, à chacune des étapes de son déploiement, au sens où elle construit une opposition entre des centres dominants et des périphéries dominées.

Marx et Engels insistent sur l’horreur des premiers stades de l’accumulation : la dépossession violente des paysans, la destruction des sociétés conquises

La pensée mainstream se doit d’ignorer cette réalité : elle promet aux peuples des périphéries un « rattrapage » dans et par les moyens du capitalisme. Selon cette pensée, l’impérialisme n’aura été qu’une parenthèse dans l’histoire, assurant la mondialisation réelle et homogénéisante du modèle capitaliste avancé. Les pays émergents témoigneraient de la possibilité de cette dynamique de développement.


La réalité du capitalisme mondialisé est tout autre. Comprendre la polarisation qu’il impose nécessite la prise en considération des luttes sociales internes aux pays et leur articulation aux conflits majeurs entre nations (centres impérialistes-périphéries en lutte pour leur libération), comme celle des conflits entre les puissances centrales dominantes. Marx s’était proposé de traiter cette question dans deux livres du Capital qui n’ont pas été écrits.

Une main-d'œuvre bon marché

Pour comprendre les relations de pouvoir au sein de l’espace capitaliste mondialisé, il faut se pencher sur l’articulation déterminante entre le secteur de production des biens de consommation et celui de la production des biens d’équipement. Cette articulation déterminante a caractérisé le développement historique du capitalisme au centre du système (en Europe, en Amérique du Nord et au Japon). Le modèle de l’accumulation et du développement économique et social à la périphérie du système mondial n’a rigoureusement rien à voir avec celui-ci et demeure jusqu’à ce jour différent. Voici pourquoi.

Sous l’impulsion du centre, il se créé dans la zone périphérique un secteur exportateur qui joue un rôle déterminant dans le façonnement du marché mondial

Sous l’impulsion du centre, il se créé dans la zone périphérique un secteur exportateur qui joue un rôle déterminant dans le façonnement du marché mondial. La raison première de la création de ce secteur exportateur est claire : obtenir de la périphérie des produits qui représentent des éléments constitutifs du capital constant (matières premières) ou du capital variable (produits alimentaires) à des prix inférieurs à ceux qui caractérisaient la production du centre de produits analogues.


Les produits exportés par la périphérie sont intéressants dans la mesure où, à niveau égal de productivité, la rémunération du travail peut être inférieure à ce qu’elle est au centre. Et elle peut l’être si les sociétés de la périphérie sont soumises par tous les moyens à cette nouvelle fonction : fournir de la main-d’oeuvre bon marché au secteur exportateur. La société – devenue en ce sens dépendante – perd de ce fait son caractère « traditionnel » : ce n’est évidemment pas la fonction des sociétés traditionnelles (c’est-à-dire précapitalistes) que de fournir de la main-d’oeuvre à bon marché au capitalisme ! C’est là que se trouve les racines de la théorie de l’échange inégal.


L’élargissement du marché au centre

La question du développement doit être repensée dans ce cadre, sans référence au « dualisme », c’est-à-dire à la prétendue juxtaposition d’une société « traditionnelle » autonome et d’une société « moderne » en extension. Dans le modèle capitaliste polarisé, la rémunération du travail dans le secteur exportateur sera aussi basse que les conditions économiques, sociales et politiques le permettent. Quant au niveau de développement des forces productives (niveau de qualification du travail, niveau de l’investissement en capital, etc.) il sera hétérogène, avancé dans le secteur exportateur, arriéré dans le reste de l’économie.


La ''Coupure marxiste'', Louis Althusser