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La part des dieux dans les relations internationales


Le facteur religieux dicte-t-il la marche du monde ? Y-a-t-il un retour du fait religieux ? Autant de questions que Delphine Allès aborde dans ''La part des dieux. Religion et relations internationales''.

Synthèse médias - Près de trente ans se sont écoulés depuis que Samuel Huntington a formulé la thèse d’un « choc des civilisations ». Rapidement contestée, cette vision a pourtant façonné les relations internationales jusqu’à aujourd’hui. Dans ce livre, Delphine Allès retrace ce basculement tout en en contestant paradoxalement la prémisse, celle d’un « retour du religieux » : elle évoque plutôt la fin d’une occultation.


L’auteure mène sa réflexion à partir d’un point de vue original : l’Indonésie, pays comptant la plus importante population musulmane de la planète et qui, après avoir cantonné la religion aux marges de ses représentations, l’a utilisée pour se présenter comme un pont entre l’Occident et l’islam dit modéré. Destiné à un lectorat averti, l’ouvrage brosse le panorama d’un monde qui a provincialisé le paradigme occidental d’une sécularisation comme condition nécessaire à la modernisation. Apparemment valide lorsque les élites indépendantistes ont voulu s’insérer dans le système international, ce schéma a été altéré dès que le cadenas de la Guerre froide s’est brisé. Face au terrorisme, de nombreux États ont intégré les religions à leurs stratégies de contrôle interne et d’influence à l’extérieur.


À l’ONU, l’enjeu du dialogue des civilisations s’est posé comme en surimpression sur celui de la défense des droits humains universels. Allès décrit un monde « multiplexe » où le politique s’acharne à enrégimenter le religieux. Elle relève même une « surconfessionalisation » des récits, des analyses et des réponses, qui conduit à minimiser d’autres dynamiques locales. Sa connaissance du terrain en Indonésie lui permet toutefois de conclure à l’autonomie féconde des individus dans leur quête de sens et leur rapport au sacré.


On parle beaucoup du « retour » du religieux y compris dans les relations internationales. Et s’il n’avait jamais quitté l’espace diplomatique ? C’est la thèse de la chercheuse Delphine Allès, professeure à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), à Paris. Selon la logique westphalienne généralement reconnue comme système d’organisation du monde, le politique domine la religion. Or la sécularisation ne l’a pas fait disparaître. On a coutume de penser que la construction des États-nations s’est faite essentiellement contre l’Église : le schéma vaut… pour l’Europe. Longtemps occulté, le facteur religieux se trouve « érigé au rang de clé de compréhension des humeurs du monde », notamment aux États-Unis : adoption de l’International Religious Freedom Act (loi sur la liberté religieuse) en 1998, discours du Caire de M. Barack Obama au « monde musulman » en 2009… Pour Samuel Huntington, « le culte de Dieu et celui de la patrie vont ensemble ». S’appuyant sur l’exemple de l’Indonésie, la chercheuse souligne plutôt l’« écheveau d’interactions complexes » entre les individus et entre les États.


Bref Extrait :


Du Discours du Caire, adressé en 2009 par Barack Obama à un « monde musulman » dont il présupposait l’unité, à la prolifération des « dialogues interreligieux pour la paix », la religion apparaît aujourd’hui comme centrale dans les relations internationales. Cette perception débouche sur des initiatives politiques présentées comme autant d’antidotes face aux troubles attribués au « retour du religieux » dans l’espace mondial.

Pourtant, contrairement à ce que laisse entendre le mythe d’un système international sécularisé, les dieux n’ont jamais cessé d’être mêlés aux affaires du monde. En Europe même, où la souveraineté de l’État s’est formée contre l’autorité de l’Église, les relations entre religion et politique sont restées imbriquées. Dans le monde postcolonial, des mobilisations à dimension religieuse ont souvent formé un ressort de l’accès à l’indépendance et donc une condition de l’acquisition de la souveraineté. La longue ignorance de cette « part des dieux » a laissé place, à partir des années 90, à une surinterprétation du retour du religieux dans l’analyse des relations internationales.


Le succès des représentations confessionnalisées du désordre mondial et des initiatives politiques qui s’en sont inspirées, souvent en réponse à différents avatars de la thèse du « choc des civilisations », a eu un effet auto-réalisateur : elle a incité des acteurs qui échappaient jusqu’alors aux labels religieux à les mobiliser stratégiquement. C’est au prisme du terrain indonésien notamment que l’auteure étudie cette évolution, tout en s’attachant à montrer l’autonomie d’individus et de sociétés échappant aux assignations d’identités religieuses uniformisantes.


In ‘’La part des dieux, Religion et relations internationales’’, Delphine Allès, CNRS Editions, Septembre 2021.


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