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La science dans les ''pays non hégémoniques''

Dernière mise à jour : 17 juil.

Que signifie pays non hégémonique ? S’agit-il d’un de ces euphémismes politiquement corrects, tels que « pays en voie de développement », « pays du Sud », etc. ? Ce dossier devait effectivement traiter des savoirs dans les pays « en développement ». Cependant, nous voulions échapper à l’énumération convenue des stigmates : pauvreté, illettrisme, épidémies, faiblesse des investissements et des infrastructures, etc.



Philippe Losego y Rigas Arvanitis I Revue Anthropologie des Connaissances


En définitive, la notion de « pays non hégémonique » renvoie pour nous à deux dimensions essentielles :

  • Les pays non‑hégémoniques sont dominés dans la division internationale du travail scientifique. Cette idée était déjà présente dans le concept de « science périphérique » (Díaz, Texera & Vessuri, 1983), qui est d’ailleurs employé dans le présent numéro dans les travaux portant sur l’Argentine (Kreimer & Zabala ; Hubert & Spivak). La science périphérique désigne l’activité scientifique des pays qui participent aux grandes collaborations internationales mais se voient souvent attribuer des fonctions secondaires dans des programmes élaborés dans les pays hégémoniques.

  • Les pays non hégémoniques n’ont pas d’instruments financiers capables d’agir sur les grandes tendances de la production de savoir dans le monde, comme les États-Unis, l’Union européenne ou, d’une autre manière, les pays du Sud-Est asiatique, qui ont réussi à imposer leur modèle de développement incrémental, fondé sur le « rattrapage technologique ». Cependant, il leur reste des marges de manœuvre, d’une part à l’échelle nationale, pour agir sur leur propre production de connaissance et, d’autre part, dans les choix de sujets et les choix de partenaires avec lesquels ils coopèrent.


Pour autant, notre dossier ne porte pas vraiment sur les pays que l’on considère typiquement comme « en développement ». Il porte plutôt sur des pays contraints par les échanges internationaux mais disposant de marges de manœuvre pour élaborer une politique à l’échelle nationale. Certes, la globalisation des échanges rend cette politique difficile mais paradoxalement elle lui donne aussi une nouvelle légitimité. C’est ce qui ressort clairement dans ce numéro des cas de l’Afrique du Sud et de la Russie (voir les articles de Losego et de Milard). On assiste à une claire reprise en main de l’appareil scientifique par l’État au nom même de la mondialisation.


La modification des systèmes de recherche dans le début du XXIe siècle


Notre XXIe siècle est né en 1989, à la chute du mur de Berlin (Hobsbawm, 1999), avec le morcellement de l’espace géopolitique. La disparition du monde bipolaire a aussi modifié les systèmes scientifiques. Les relations Nord‑Sud ont changé de nature. L’aide au développement a diminué et s’est réorientée vers les domaines qui intéressent plus directement les pays riches ; ainsi, les formes d’aide à la coopération scientifique internationale se sont profondément modifiées (lire à ce sujet Gaillard, 1999). La domination des biotechnologies et l’abandon des politiques de promotion de l’agriculture dans les pays en développement ont d’ailleurs conduit Busch et Gunter (1996) à écrire que l’évolution actuelle du monde développé dans les domaines technologique, économique et politique devrait probablement réduire de façon substantielle le recours aux importations du Tiers monde. La dépendance et l’intérêt du monde industrialisé à l’égard du Tiers monde tendent à diminuer. Tandis qu’au contraire les besoins d’aide, de marchés et autres ressources de ce dernier ne cessent d’augmenter. Ces tendances risquent d’avoir des conséquences désastreuses pour le Sud


Les ressources humaines des pays non hégémoniques sont affectées par le brain‑drain qui s’est accentué en dépit de la mise en place de politiques de retour au pays et des tentatives d’organiser les diasporas (russe, mexicaine, colombienne, sud-africaine, marocaine, chinoise) par le biais des TIC. Quant aux ressources financières, elles sont touchées par la globalisation et par la hausse du coût de la science (fournitures, instruments).


Durant les années 1980, la doctrine à usage des « pays du Sud » était la « capacity building », terme intraduisible (construction de capacités ?), dont l’idée centrale était assez simple : les institutions ne sont rien en dehors du capital humain, qui, le cas échéant, peut être réinvesti dans d’autres institutions ou entreprises dotées des ressources appropriées. La notion de « capacity building » s’est répandue au cours des années 1970 et 1980 en s’appuyant sur de nombreux programmes de financement de la recherche pour le développement, parfois en concurrence les uns avec les autres (Gaillard, 1999). Mais, à partir des années 1990, la profonde transformation du contexte sociopolitique mondial allait provoquer une révision radicale des politiques de recherche. C’est la « demande de savoir » elle-même qui a changé de nature.


Ces changements essentiels des sciences et des techniques et de leur rapport avec la société peuvent se résumer aux transformations suivantes :


  • La démilitarisation de la recherche

  • Le rapprochement de la technique et de la science la plus fondamentale

  • L’importance de la recherche financée sur fonds privés et le rapprochement des institutions privées et publiques

  • La mise en avant sur la scène politique des problèmes environnementaux

  • La pression des usagers de la recherche

  • Le rôle central joué par les technologies de l’information

  • La multiplication des organismes supranationaux et des entreprises multinationales dans le financement de la recherche

  • Des rééquilibrages en faveur des universités


Les deux pays traités dans ce numéro selon une perspective nationale (Afrique du Sud et Russie) ont vécu de plein fouet, de part et d’autre de l’ancien « rideau de fer », les effets de la fin de la guerre froide. À l’époque, la démilitarisation de la recherche a eu un impact financier très important, bien qu’il soit très difficile de l’évaluer étant donné le secret qui protégeait les budgets militaires. Elle a aussi contribué à questionner la dépense occasionnée par certains grands équipements et a touché assez spécifiquement la physique, qui en a subi, comme en Afrique du Sud, une crise de légitimité. De nombreux chercheurs ont quitté ces pays depuis la fin de la guerre froide. Cette fuite n’a pas eu seulement des conséquences économiques. Symboliquement, elle représente le « déclin » et se trouve instrumentalisée politiquement par les nostalgiques des ordres anciens (communisme ou apartheid). Cependant, dans les deux cas, des enquêtes empiriques montrent que l’attrait d’entreprises privées à l’intérieur du pays est bien plus fort que l’attrait de l’étranger. Ce qui relativise la thèse des « déclins » nationaux.


La transition entre 1989 et 2000 environ s’est notamment traduite pour les deux pays par une baisse du volume de la publication, alors que le contexte international était à la croissance scientifique. La concurrence, notamment celle des pays du Sud‑Est asiatique (Chine, Taiwan, Corée du Sud, etc.) a d’ailleurs fortement réduit la traditionnelle puissance scientifique de ces deux pays. Les effectifs de la recherche ont été fortement réduits et le statut symbolique du chercheur diminué. L’opposition entre la Russie et l’Ouzbékistan proposée par les deux articles de Béatrice Milard et de Monique Selim nous permet de voir qu’avec l’URSS c’est un espace scientifique relativement autonome, qui a disparu avec sa langue et ses dispositifs de reconnaissance. Aujourd’hui, l’anglais règne sans partage : l’ISI-Thomson a fait disparaître de ses bases de données des revues russophones.