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La transitologie, langage du pouvoir au Maroc - partie II

Les fondations politiques sont un premier espace d’acclimatation des schèmes transitologiques à l’espace marocain. Elles ont un pied dans le transnational, qu’il s’agisse de fondations politiques allemandes[26] ou américaines ou de fondations locales qui invitent des intervenants étrangers par le biais de leurs bailleurs de fond. La Fondation Abderrahim Bouabid pour les études et la culture (FAB) est la fondation de l’Union socialiste des forces populaires (USFP)[27].



Par Frédéric Vairel I CAIR INFO


2è partie : Des fondations politiques dans l’extraversion

En 1997, le « Forum politique » organisé par la FAB faisait figure d’événement dans le monde politique marocain. En effet, au moment où les négociations préparant « l’alternance » battaient leur plein, il réunissait une série d’acteurs politiques, d’universitaires marocains et étrangers, de journalistes autour de la question de la transition démocratique et… du prince héritier, le futur Mohammed VI. Un tour des plus officiels était ainsi conféré à l’arrivée de la transition au Maroc [28]. La FAB a aussi contribué à la divulgation de la transition par l’intermédiaire de son Cercle d’analyse politique (CAP) [29], créé en juin 2001, à l’initiative conjointe de la FAB et de la fondation allemande Friedrich Ebert qui le finance [30].


Les membres du CAP, outre le président de la fondation, l’économiste Larbi Jaïdi [31], sont des universitaires, juristes et spécialistes renommés de sciences sociales, dont les analyses se retrouvent dans les journaux du pays. Le CAP est présenté comme « un cercle restreint de chercheurs adeptes du principe de fertilisation croisée ». Selon ses organisateurs, « cet espace de réflexion critique s’efforce de réunir les conditions d’un débat rigoureux selon une approche qui consiste à réfléchir sur l’actualité pour en éclairer les thématiques profondes, ou à l’inverse réfléchir sur des thématiques de fond pour éclairer l’actualité ». Les débats sont restitués au public sous forme de synopsis diffusés par certains journaux notamment La vérité* où Najib Bensbia, l’un des membres du CAP, tient un éditorial. À partir de 2005, la diffusion s’effectue par l’intermédiaire des Cahiers bleus. Dans les avis, diagnostics et points de vue échangés au cours des discussions, c’est une manière de retour au monde social des schèmes, savoirs et postures d’analyses de ces savants qui s’opère [33].

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La FAB n’est pas le seul espace où s’effectuent traductions et échanges entre science et politique. L’association Alternatives est également située à la frontière des deux. Fondée par des universitaires à la fois peu éloignés du Palais et de certains secteurs de l’USFP, elle est conçue et vécue par ses acteurs comme un espace-sas. Ils se donnent pour vocation de penser et d’impulser la « recomposition politique ». Ils sont, pour l’avoir ressassée à longueur de réunions publiques, assez largement à l’origine du succès de la notion de consensus, censée caractériser la période actuelle [35].

Les interventions des membres d’Alternatives dans des colloques universitaires sont pensées et menées sur le mode militant. Elles visent à promouvoir le consensus ou l’idée de transition en considérant que l’affrontement entre la monarchie et les partis politiques aurait débouché sur un statu quo, un « ni vainqueur-ni vaincu » à dépasser. C’est par exemple le cas des interventions de Nadira Barkallil, Abdelmoughit B. Tredano [36] et Abdelali Benamor [37] – tous membres dirigeants de l’association – lors du colloque « Alternance et transition démocratique » organisé les 20 et 21 avril 2000 à la faculté de droit de Rabat avec l’aide de la fondation Konrad Adenauer du Parti chrétien-démocrate allemand [38]. La fondation Friedrich Nauman, liée au Parti libéral, et l’Observatoire marocain pour la citoyenneté et la démocratie, qui organisent peu avant les élections de septembre 2002 un colloque portant sur le thème « Élections et évolution démocratique », appartiennent aussi aux fondations et clubs qui entretiennent cette vogue transitologique et où se mêlent activité universitaire et promotion de la démocratie [39]


Le passage dans le monde social de la notion de transition s’est aussi effectué par les voies plus connues de la promotion américaine de la démocratie. Le National Democratic Institute est ainsi très actif pour financer les réseaux de la « société civile » et l’observation des élections. Enfin, la situation géographique du Maroc en fait une destination fort courue de l’organisation des conférences internationales et réunions des bailleurs de fonds. Faisant très largement appel à des experts et consultants universitaires légitimant le nouveau système international de commerce et d’échanges, ces moments font passer la transition d’un monde à l’autre par leur couverture médiatique élevée, leur caractère officiel et la forte légitimité qui s’en dégage. Dans ce type de forums, se proposent, s’échangent et s’imposent des problématiques légitimes du politique, de son agencement ou de sa réforme mais aussi des manières de le construire et de l’envisager [40].


NB : Il est entendu que la réflexion, la lecture et les axes d'analyse contenus dans ce dossier n'engagent que l'auteur, Frédéric Vairel en l'occurrence. La publication de ce dossier entre dans le seul cadre de partage d'informations et de la lecture comparée de ce qui s'écrit sur le Maroc

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Notes :


*) La vérité est un hebdomadaire d'analyses, de débat et de réflexion sociopolitique


[26] L’implantation de ces dernières au Maroc remonte aux années 1970. Dans les années 1990, la routine institutionnelle laisse place à un investissement largement accru pour renforcer ce qui est perçu comme la démocratisation du pays, ce que les situations algérienne et tunisienne rendaient inenvisageable. Sur l’activité des fondations allemandes en matière « d’assistance à la démocratie » (cf. Dakowska (D.), « Les fondations politiques allemandes en Europe centrale », Critique internationale, 24,2004).

[27] Plus grand parti de la gauche marocaine, l’USFP est issue d’une scission de l’Union nationale des forces populaires, parti lui-même issu de l’Istiqlal, le parti de l’indépendance.

[28] « Pour une transition démocratique. S.A.R. Sidi Mohammed au colloque de la Fondation Abderrahim Bouabid. », Maroc hebdo international, 256,17-23 janvier 1997. Les actes du colloque firent l’objet de deux publications : Bouabid (A.), Bayart (J.-F.), Hermet (G.), Wieviorka (M.) et al., La transition démocratique : paradigme nouveau ou accélération de la modernité ?, Salé, Publications de la Fondation Abderrahim Bouabid pour les sciences et la culture, 1997 ; Alioua (K.), Bayart (J.-F.), Hermet (G.), Hibou (B.) et al., La transition démocratique au Maroc et dans le monde, Salé, Publications de la Fondation Abderrahim Bouabid pour les sciences et la culture, 199