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La transitologie, langage du pouvoir au Maroc - Partie III

La presse est un espace majeur de diffusion du vocable de transition [41]. La manifestation la plus flagrante est l’accueil sous forme d’interviews ou de chroniques des transitologues marocains [42]. Les journalistes ont investi la thématique de la transition parée de ses oripeaux scientifiques. Par son origine savante, elle procure des profits de distinction et d’autorité. À certains, elle permet de s’attirer les bonnes grâces du régime comme l’indiquent les éditoriaux de La Gazette du Maroc ou ceux de Hassan Benaddi [43].



Par Frédéric Vairel I CAIR INFO


De la transition dans la presse


La presse est ainsi un lieu où des hommes politiques font valoir des profils intellectuels ou universitaires et interviennent à ce titre. On pense aux éditoriaux de Hassan Aourid parus dans le Journal avant que le poste de porte-parole du Palais royal ne soit créé pour lui en 1999. Issu d’un milieu défavorisé et d’origine berbère, Hassan Aourid doit à l’excellence de ses résultats scolaires de rejoindre le Collège royal où il devient l’un des camarades d’étude du Prince héritier, Mohammed Ben Hassan. Il poursuit ses études avec le futur roi à la faculté de droit de Rabat et soutient en 1997 une thèse de droit public sur les mouvements islamistes et berbéristes au Maroc. Peu avant la succession monarchique, il crée le Centre Tarik Ibn Zyad pour les Études et la Recherche, espace de débat politique et intellectuel à Rabat. Le Journal occupe une position par rapport au régime différente de celle de ces hebdomadaires. Son usage de la thématique de la transition montre comment elle est appropriée sur le mode de la « solidarité sans consensus 


Le fondateur de cet hebdomadaire casablancais, Aboubakr Jamaï, est l’héritier d’une grande famille politique marocaine. Son grand-père Bouchta – ouléma de renom et dirigeant de l’Istiqlal – compte parmi les quarante signataires du manifeste de l’indépendance en 1947. Son père, Khalid, également membre de l’Istiqlal, dirigea L’Opinion, quotidien francophone du parti. En 1973, alors qu’Aboubakr est âgé de cinq ans, Khalid Jamaï, est enlevé, torturé et maintenu au secret pendant six mois [45]. Né d’une mère canadienne, Aboubakr étudie deux ans en France, avant de rejoindre une école de commerce marocaine. Il est titulaire d’un MBA d’Oxford et participe à l’équipe du conseiller royal pour les questions économiques, Mostapha Terrab. À ce titre, il séjourne un an à Yale University comme world fellow. À son retour, il travaille pendant un an dans une grande banque marocaine puis fonde avec quelques amis, Upline Securities, société de change conçue pour profiter des nouvelles régulations de la bourse de Casablanca. Le succès de l’expérience lui attire l’inimitié de certains acteurs économiques dominants. Aboubakr Jamaï se retire alors et réinvestit ses bénéfices dans une entreprise de presse, Médiatrust, propriétaire du Journal et de son équivalent en arabe, Al-Sahifa. Le travail de Jamaï lui causera plusieurs procès, engagement qui lui vaut de recevoir en 2003 le prix international de la liberté de la presse du Comité de protection des journalistes. La ligne éditoriale du Journal défend avec ferveur libéralisme économique et politique. En matière économique, ses dénonciations portent contre la position dominante de la holding royale Siger [46].


Le Journal soutient également l’activité des collectifs en lutte contre l’impunité des tortionnaires des « années de plomb » : « Éditorialement, nous estimons que leur action est fondatrice du nouveau Maroc tel que nous le souhaitons nous [49]. ». Les prises de position d’acteurs de l’opposition, au travers desquelles la transition devient une aune pour évaluer ou dénoncer le fonctionnement du régime marocain, sont aussi révélatrices de phénomènes de « solidarité sans consensus ». Ainsi le 4e congrès national de l’Organisation de l’action démocratique et populaire (OADP), le parti héritier du mouvement d’extrême gauche 23-mars, avait pour slogan « La réforme du système politique, voie de la transition démocratique [50]. Pourtant l’OADP avait boycotté les référendums constitutionnels de 1992 et 1996 et refusé de participer au gouvernement « d’alternance ».


Des légistes devenus transitologues


Le parcours de ces acteurs venus des départements de « droit public et sciences politiques » indique deux logiques qui se rencontrent. La première peut être vue comme un appel d’air du champ du pouvoir qui, de façon quasi structurelle, attire les analystes du politique marocain, pour ensuite reprendre à son compte les analyses sur son fonctionnement. La seconde renvoie au fonctionnement du champ savant au Maroc. Les enjeux de visibilité priment désormais sur les enjeux de crédibilité scientifique. La lutte des places dans le champ des sciences de la politique ne se joue plus seulement – ou plus de manière directe si cela a pu être le cas – à partir des logiques du champ mais à partir d’autres scènes, médiatique, experte ou politique. Par leur essayisme politique, ces acteurs viennent nourrir la catégorie de transition, contribuant à multiplier le nombre de ses occurrences et le rythme de sa circulation. Les trajectoires où compétences organisationnelles, formation idéologique, capacité à produire un discours politique ont servi des engagements à distance du marxisme-léninisme des premiers temps l’illustrent.


Le parcours de Mohammed Berdouzi s’inscrit dans ce type de logique. Membre fondateur du mouvement marxiste-léniniste 23-mars, il est titulaire d’un doctorat d’État en droit public et sciences politiques. Professeur à la faculté de Rabat, il exerça une activité de conseiller auprès des ministères des Travaux publics, de l’Agriculture et de la mise en valeur agricole et de la formation professionnelle. Il est également expert « en systèmes de formation, politiques publiques et stratégies de développement institutionnel [55].

Au cours des années 1990, prenant de la distance avec ses engagements de jeunesse, il devient membre de l’association Maroc 2020 dirigée par Ali Belhaj, un entrepreneur proche du Palais professant le néo-libéralisme et vantant désormais les mérites de la démocratie de marché [56],


En 2004, Mohammed Berdouzi est nommé par le roi au sein de l’Instance Equité et Réconciliation, commission marocaine pour la vérité et la justice. Ainsi, le champ savant marocain n’échappe pas, comme d’autres sphères d’activité au Maroc, à sa « mise à niveau » aux standards internationaux. La carrière d’Abdallah Saaf [57], comme de plusieurs membres de son cabinet, relève également de ces reconversions réussies. Marxiste-léniniste pendant ses années d’études, il est ensuite professeur de science politique et membre du comité central de l’Organisation de l’action démocratique et populaire. Dans les années 1990, il se rapproche de Driss Basri, le tout-puissant ministre de l’Intérieur. Au sein de son parti, il est de ceux qui pèsent pour le « oui » à la Constitution de 1996, puis au sein du Parti social démocratique – scission de l’OADP – il défend la participation au gouvernement. Dans un court ouvrage [58].


Ainsi, au Maroc, la presse et les fondations politiques ont largement contribué à l’entrée dans le monde social de la transitologie. Par ailleurs, la mise en visibilité d’un certain nombre d’auteurs et du champ sémantique de la transition ou de la démocratisation qu’ils utilisent pour indiquer et réfléchir les transformations du régime marocain, est aussi liée à des revues de commentaire et d’essayisme politiques. Prenant appui sur la série d’indices de changement politique indiqués plus haut, ces revues ont lancé plusieurs numéros sur le thème du « Maroc en transition » [59] Leur lecture révèle un a priori favorable à l’égard de la jeunesse du roi Mohammed VI, réputé démocrate convaincu, esseulé face à des partis politiques vieillissants, un secteur sécuritaire entreprenant et un peuple turbulent. Dans cette perspective, l’islamisme occupe le rôle, traditionnel, de repoussoi