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La Ville, la vie, le vide

Dernière mise à jour : 21 mars



J’ai décidé cette semaine de m’éloigner un peu de la politique, juste un peu, parce que, comme disait Machiavel, « Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout ». En tout cas, je ne sais pas si la politique va s’intéresser au sujet que j’ai choisi pour vous cette semaine, mais moi, il m’intéresse au plus haut point. Il s’agit de la situation de dégradation continue et progressive de la vie dans certaines villes du Maroc, et en particulier dans celles qui ont le malheur d’être situées dans la partie considérée comme « inutile ».


Par Mohamed Laâroussi


N’étant ni sociologue, ni anthropologue, ni urbaniste, ni économiste, ni même journaliste, mais juste un simple citoyen qui a mal à son pays, je n’ai nullement l’intention de faire une analyse scientifique ou une étude exhaustive. Je voudrais simplement apporter un témoignage personnel sur les maux dont souffrent à mon sens ces villes, et je vais le faire avec mes mots à moi, avec toute la subjectivité assumée et avec l’espoir que cela puisse interpeler les responsables concernés.


La semaine dernière, j’ai passé 2 jours dans une ville pour laquelle j’ai une affection particulière, pour mille et une raisons. C’est dans cette ville que mes parents se sont mariés, c’est là qu’une partie de mes frères et sœurs sont nés et moi-même je garde des souvenirs de vacances indélébiles.

Cette ville, c’est Ouezzane, la belle cité multiséculaire hautement perchée sur une montagne boisée et verdoyante, la grande maison des saints, de la spiritualité et de la sureté, la bien nommée : « Dar Dmana ».


Depuis des années, j’y vais au moins une fois par an, pour rendre visite à une partie de ma famille qui y vit encore, ou pour aller chercher ma provision annuelle d’huile d’olive, une des plus réputées et des plus délicieuses au monde.


J’y vais tous les ans, et à chaque fois je constate avec une grande tristesse et une grande amertume qu’elle se dégrade à vue d’œil. Elle se déprécie et se dénature.


Comme beaucoup de nos villes, Ouezzane a connu ces dernières décennies un développement quantitatif de sa population, un phénomène assez naturel lié, entre autres, à un exode rural plus ou moins forcé. Mais cela ne pourrait expliquer à lui seul cette dépréciation et cette dénaturation.


L’installation de cette nouvelle population n’a pas trop enlaidi le nouveau paysage urbain de la ville lequel, malgré une modernisation apparente de son architecture, est resté dans les limites de l’acceptable, en s’adaptant aux contraintes et à la topographie de la région. Toutefois, dès l’entrée dans la ville, on sent que quelque chose de fondamental a changé.


Ouezzane semble avoir perdu ce qui faisait à la fois sa force, sa beauté et sa spécificité : son âme. Je me souviens que dès qu’on y pénétrait, jadis, que ce soit en venant par la route de Rabat, celle de Fès ou celle de Chefchaouen, on était littéralement pris dans un tourbillon de lumières, de senteurs, de parfums, en plus de sensations inexplicables et indescriptibles. Tout cela est fini. On a l’impression que Ouezzane est devenue stérile, que sa réserve de spiritualité a tari, que ses habitants l’ont déserté et que ceux qui y sont restés ne l’aiment plus.

D’ailleurs la plupart en parlent au passé. Ils ont même délaissé leur discours nostalgique - qui n’existe plus que chez des amoureux transis comme nous de cette ville - et l’ont remplacé par un autre défaitiste et fataliste. Et ils n’ont pas tout à fait tort. Il suffit de voir toutes ces boutiques et ces maisons aux portes vaguement vertes fermées, avec des pancartes ou des inscriptions qui indiquent très clairement qu’elles n’intéressent plus leurs propriétaires et qu’elles sont désormais « à vendre ». C’est triste à mourir.

Au fond, quand on y regarde de plus près, on découvre que les raisons de cette transformation sont communes à toutes les villes qui ont été oubliées, ou qu’on a volontairement décidé de laisser en marge.


Jeter la responsabilité sur les seul(e)s Ouezzani(e)s qui l’auraient abandonnée après l’avoir tant aimée serait déculpabiliser les vrais responsables, justement les politiques, les grands et les hauts, ceux qui sont chargés d’une vision de développement juste équitable, et qui doivent assurer une distribution des richesses et des moyens sans distinction géographique et sans discrimination ethnique.


Je ne pourrais pas vous décrire avec précision la « nouvelle » Ouezzane, mais ce que je peux dire c’est qu’il n’y pas un seul vrai hôtel aux normes, un seul bon restaurant où s’attabler avec ses amis ou sa famille, plus une seule salle de cinéma pour voir un film ou un spectacle, et bien sûr, plus un seul bistrot où sortir avec ses potes, depuis que le vent du fondamentalisme creux et hypocrite s’est permis de s’installer dans cette ville qui n’a de leçon de religion ou de moralité à recevoir de personne.


Lors de mon dernier séjour à Ouezzane, j’ai découvert un autre travers qui pousse ses gens, et en particulier ceux issus de cette classe dite moyenne, à quitter leur ville bien-aimée : la scolarité de leurs enfants. En effet beaucoup d’entre eux, et à leur corps défendant, ont été obligés d’émigrer à Kénitra, Larache ou à Tanger, des villes plus accueillantes et plus structurées dans le domaine de l’enseignement privé, la destination devenue incontournable pour tous les parents qui veulent assurer à leurs enfants une scolarité de qualité.


La situation de Ouezzane n’est probablement pas unique et je suis sûr que de nombreuses autres villes vivent les mêmes calvaires et les mêmes soucis.


Que faire ? Ce n’est pas à moi de répondre à cette question.


Moi je ne suis ni sociologue ni anthropologue, ni urbaniste ni économiste, ni même journaliste, mais juste un simple citoyen qui a mal à son pays.


En attendant, je vous souhaite une bonne semaine et je vous dis à la semaine prochaine.