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Le béton, Arme de construction massive du capitalisme


Après avoir consacré des analyses à la critique de la valeur (Jappe, 2017) ou encore au théoricien de la société du spectacle, Guy Debord (Jappe, 2001), le philosophe Anselm Jappe poursuit une réflexion sur la logique capitaliste à partir d’un matériau de construction : le béton. Il convient de préciser que son ouvrage est un essai dont la rédaction trouve son origine dans au moins trois événements auxquels l’auteur a été sensible. D’abord, c’est le tragique effondrement du viaduc Morandi à Gênes le 14 août 2018 qui constitue pour A. Jappe un événement qui présage de l’avenir des ouvrages en béton armé actuels. Ensuite, ce sont une visite d’une exposition de photographies dédiée au délabrement de Chandigarh, une ville indienne construite en 1947 et en partie planifiée par Le Corbusier, et, enfin, une visite de la Fondation suisse dans la Cité universitaire de Paris, conçue par Le Corbusier en 1933, qui ont disposé A. Jappe à prendre la plume pour mettre en relation l’histoire du capitalisme et celle du béton.

Par Victor Villain I Sociologie, Open Edition


D’emblée, A. Jappe précise qu’il n’est pas un « expert » de l’architecture. L’argumentaire de son ouvrage repose sur des réflexions sur la matérialité du monde social, des lectures (essentiellement des articles de presse et des ouvrages sur l’architecture et les matériaux de construction conventionnels et traditionnels), des conversations plus ou moins récentes (p. 8) et des films (Betonzeit de Lutz Bredlow ou Il Pianeta acciaio d’Emilio Marsili pour ne relever que ces deux exemples) qui sont mentionnés tout au long de l’ouvrage. Sa démonstration met en avant la nocivité du béton armé, matériau pour lequel A. Jappe dit éprouver une certaine aversion, en soutenant qu’il constitue la « parfaite matérialisation de la logique de la valeur marchande » (p. 18). L’ouvrage est composé de sept chapitres qui pourraient être classés en deux parties. La première d’entre elles, qui regroupe les trois premiers chapitres, est dédiée au matériau à travers son histoire, ses promoteurs et détracteurs, et les dégâts engendrés par son usage. La deuxième partie, qui comprend les quatre derniers chapitres, porte plus largement sur une critique de l’architecture moderne et de l’urbanisme contemporain.


Le béton armé : des constructions massives aux destructions massives


Dans le premier chapitre de l’ouvrage, A. Jappe dresse une brève histoire du béton pour discerner ce que le mot tend ordinairement à occulter en désignant un matériau de construction. En effet, pour dissiper certaines confusions, l’auteur prend soin de distinguer le béton, le béton armé et le ciment. Si effectivement le Panthéon à Rome a été édifié en béton il y a 2000 ans, le matériau n’est pas semblable au béton armé qui a permis d’édifier le pont Morandi. Le premier est essentiellement composé de chaux, de sable et d’agrégats divers, tandis que le second est réalisé avec des armatures en fer ou en acier. Celui-ci remonte au xixe siècle et constitue un changement considérable dans l’usage du béton en ce qu’il est armé. Enfin, le ciment est un liant hydraulique qui peut être utilisé pour préparer le béton. Il en existe de différentes natures en raison des formules qui peuvent le caractériser. C’est notamment au cours du xixe siècle que le ciment artificiel prend forme avec le développement de la chimie industrielle, pour se substituer au ciment naturel. Depuis les travaux du polytechnicien français Louis Vicat et au gré des innovations et des brevets, le plus connu des ciments actuels est le « ciment Portland » qui permet de concevoir des structures en béton. Pourtant, A. Jappe observe qu’au milieu du xixe siècle, le principe du béton armé ne prend pas. Son usage se développe à partir de petits biens de consommation, à l’instar de pots à fleurs, pour aboutir à des ouvrages tels que des barrages, en passant par les fondations de bâtiments.


Le deuxième chapitre du livre aborde les promoteurs et les détracteurs du béton. En s’appuyant sur des manifestes pro-béton, A. Jappe rappelle le rapport entretenu de longue date entre l’usage de ce matériau et le courant architectural qualifié de « style international » qui prend forme durant l’entre-deux-guerres et qui s’incarne à travers le fonctionnalisme, un principe selon lequel un bâtiment doit être conçu avant tout à partir de sa fonction. Ce principe est institutionnalisé au sein de la charte d’Athènes datant de 1933. Pour servir sa démonstration, l’auteur montre comment Charles-Édouard Jeanneret-Gris, connu sous le pseudonyme de Le Corbusier, l’école du Bauhaus, les constructivistes russes et le mouvement hollandais De Stijl ont contribué à l’expansion du style international.


C’est aussi à travers ces promoteurs qu’A. Jappe est amené à rapprocher l’usage du matériau au totalitarisme. La collaboration de Le Corbusier avec les mouvements fascistes ou encore l’URSS, dirigée par Nikita Khrouchtchev, qui achète en 1956 les brevets français « Camus » de préfabrication industrielle de béton armé pour réaliser des ouvrages aux modèles standardisés (p. 60) à très grande échelle sont deux argumentaires qui permettent à l’auteur de s’interroger sur la qualification politique du béton, à savoir s’il peut être fasciste ou stalinien. Pourtant, au cours du xxe siècle, la construction des ouvrages en béton était aussi en vigueur dans des pays démocratiques. Selon A. Jappe, cette architecture a permis de moderniser les taudis des classes dominées et à ce qu’elles « déversent leur rage sur leurs propres habitations » (p. 63), les grands ensembles, en raison de la qualité médiocre du bâti et des dégradations qui s’en suivent. À la haine de classe à l’égard des exploiteurs se seraient substitués une haine et un mépris de soi en partie rendus possibles par l’aménagement du territoire et l’urbanisme. En effet, A. Jappe considère l’affect de la honte comme l’arme la plus puissante pour conduire à l’expansion du mouvement moderne de l’architecture. La honte serait éprouvée par tous ceux qui vivent à l’ « ancienne » quand, au contraire, l’orgueil serait le privilège de ceux qui sont « modernes » (p. 65). Cette perspective pouvait être valable dans les pays en voie de développement où les autoconstructions en béton ont d’ailleurs participé à l’accroissement des profits de l’industrie cimentière. L’orgueil qui accompagne l’architecture en béton trouve même son expression à travers le brutalisme, ce style architectural qui tend à rendre apparent le béton des ouvrages en évitant de les revêtir, comme peuvent l’illustrer certaines universités françaises. L’importance accordée à l’architecture tient à ce que, selon l’auteur, ce soit parmi tous les « arts » celui qui ait le plus d’impact dans la vie des individus (p. 53).


Toutefois, le mouvement moderne de l’architecture ne s’est pas imposé sans rencontrer une forme de résistance. À cet égard, A. Jappe montre que ce mouvement ne faisait pas l’unanimité en s’appuyant sur des prises de position de l’Internationale situationniste. Selon cette perspective, l’urbanisme serait une lutte de classes et, en opposition au fonctionnalisme, il conviendrait de promouvoir la construction de situations fondées sur une structure labyrinthique et une modificabilité des constructions par les habitants (p. 74-84).


En raison d’un urbanisme et d’un aménagement du territoire recourant considérablement au béton de ciment, le troisième chapitre de l’ouvrage porte plus spécifiquement sur les dégâts massifs qui ont été causés sans être bien connus du grand public. En effet, A. Jappe constate qu’entre 1950 et 2019, « la production mondiale de ciment est passée de moins de 200 millions de tonnes par an à 4,4 milliards, c’est-à-dire qu’elle a été multipliée par 22 en l’espace de 70 ans » (p. 85). Cette production et la construction qui l’accompagne ne sont pas sans susciter des problèmes. L’auteur en pointe quatre qu’il estime majeurs : celui qui relève de la santé humaine, en rapport avec la silicose qui est une maladie surreprésentée chez les mineurs et les professionnels sur les chantiers, ou encore les irritations de la peau et des yeux ; celui qui relève du climat du fait de la consommation énergétique et du dérèglement climatique dont est en partie responsable l’industrie cimentière par la production du matériau ou durant le cycle de vie des ouvrages en béton de ciment ; celui de la stérilisation des sols par leur rupture avec les cycles naturels (fertilisation, pollinisation, marées, production d’oxygène, purification de l’eau) ; celui de l’extraction de sable et de gravats qui conduit à la disparition de plages, à l’érosion des fondations de certains ouvrages ou encore à l’émergence de « mafias du sable » (p. 97).


L’existence à grande échelle du béton de ciment est aussi liée, d’une part, à sa complicité technologique avec les armatures en fer ou en acier et, d’autre part, aux autres matériaux et équipements qu’il suppose pour satisfaire certaines conditions matérielles d’existence. En effet, le béton, en tant que minéral, et le fer, en tant que métal, ont un comportement mécanique différent. L’exposition des armatures à la corrosion par oxydation et foisonnement fissure et éclate le béton. Par ailleurs, la régulation hygrothermique du matériau étant insuffisante, les isolants thermiques et la climatisation sont souvent indispensables pour qu’un ouvrage en béton de ciment puisse être habité. Au-delà de l’entretien et des dépendances matérielles qu’il suppose pour l’exploitation d’un ouvrage, c’est aussi le recyclage du matériau qui, selon l’auteur, n’est pas toujours et partout pratiqué et les innovations techniques qui tendent à le rendre moins énergivore sont compensées par un recours croissant à ce matériau bon marché et facile d’emploi. Cette dynamique conduit A. Jappe à considérer que le « péché le plus grave [du béton de ciment] pourrait être celui qui passe normalement pour son plus grand mérite : avoir rendu possible l’architecture moderne » (p. 110).