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Les cycles de la pensée ou l'Histoire de la philosophie

Au 19e siècle, avec Georg Hegel, l’histoire de la philosophie a été investie d’une dimension spéculative. Lieu où l’esprit prend peu à peu conscience de lui-même, elle s’est trouvée dotée d’un sens irréversible et pourvue d’une fin. Bien qu’on ne l’envisage plus ainsi aujourd’hui, elle reste essentielle pour la philosophie, dont l’enseignement semble parfois se réduire à son histoire.



Thierry Jobard I Sciences Humaines, Mensuel N° 349 - Juillet 2022


La démarche de Vincent Citot est originale en ce qu’elle donne une nouvelle lecture de cette histoire. Tout d’abord, son ampleur est mondiale, et déborde largement la conception rétrécie selon laquelle la philosophie, en tant que mode d’appréhension rationnelle du monde, est grecque, puis occidentale, les autres modes de pensées relevant davantage de la spiritualité ou, au mieux, de la sagesse. Ensuite, l’auteur adopte une grille de lecture qui, dans sa simplicité, ordonne la vaste matière qu’il brasse et lui donne une nouvelle intelligibilité. Ajoutons qu’il fait preuve d’une érudition qui est habituellement l’apanage des ouvrages collectifs.


Sont étudiées dans ce livre les traditions grecque, romaine, islamique, occidentale, russe, indienne, chinoise et japonaise, de façon à dégager les lois qui président à leur développement. Non pas des lois au sens des trop fameuses « lois de l’histoire », empreintes de nécessité, mais des constantes qu’il s’agit de mettre au jour par-delà les différences de contextes. « Voilà la finalité de ce livre : saisir les auteurs du passé dans les grands courants de la vie intellectuelle qui les portent et les emportent. Non pas les singularités et les exceptions, mais tout à l’inverse, les règles générales et les grandes tendances. »




Religion, philosophie, science


Ces philosophies sont donc ressaisies dans les contextes culturels, politiques et socioéconomiques où elles s’enracinent. Car les idées, a fortiori les idées philosophiques, entretiennent un rapport de dépendance relative vis-à-vis des sociétés. Elles ont besoin d’un minimum de conditions matérielles pour apparaître (« Pas de pain, pas de Torah », dit un proverbe juif), même si, simultanément, elles entendent mettre à distance ces conditions pour s’en émanciper. Tant il est vrai d’ailleurs que ces mêmes idées peuvent aussi bien justifier un ordre social existant que le remettre en cause.


Ce sont donc la curiosité et l’interrogation sur ce qui l’entoure qui apparaissent ici comme des données universelles de l’humanité, au-delà de la diversité de leurs manifestations sociohistoriques. C’est encore, plus profondément, le rapport à la vérité qui se joue à chaque fois. Or, de même qu’il existe différents régimes d’historicité, selon V. Citot, trois types de régimes prétendent à la vérité : le religieux, le philosophique et le scientifique. Et c’est de l’évolution des rapports entre ces trois domaines que dépend la configuration intellectuelle d’une époque. Chacun d’eux opère un « décentrement », soit une mise à distance des points de vue particuliers afin de fonder un rapport au vrai et à des valeurs reconnues respectées de tous.


La religion fonctionne en donnant un sens, en légitimant un discours d’autorité et en le parant d’un cérémonial soudant le groupe. Démarche plus critique, la philosophie accroît le décentrement en pesant les opinions et en établissant des généralités notionnelles, théoriques et pratiques. La science, en revanche, ne traite ni des usages ni des valeurs mais, par le biais de l’expérimentation, de la mesure, de la quantification, établit des régularités et des modèles. Chaque régime de vérité forge donc son propre mode d’accès au réel. Ce faisant, il produit une dynamique de connaissance dont on peut suivre le tracé dans les civilisations dont l’histoire est suffisamment documentée.


Comme première illustration des cycles que connaît l’histoire de la philosophie, on peut prendre l’exemple familier de la Grèce. Des origines connues à sa fin, le modèle grec connaît trois grandes phases : préclassique, classique et postclassique. Du 7e siècle av. J.C. au milieu du 5e, alors qu’apparaît cette forme originale d’organisation politique qu’est la cité et que l’essor démographique conduit à l’expansion grecque, des cosmologies et des pensées naturalistes émergent en Ionie. Elles sont issues de l’assimilation d’influences mycéniennes, orientales et égyptiennes. Moins que de philosophes, on parle davantage de « sages ». C’est la période préclassique.


La démocratie athénienne et la domination qu’elle exerce sur la Grèce, avec l’enrichissement qui en découle à la période suivante, l’ascension d’une nouvelle classe de marchands et d’entrepreneurs et la menace perse conduisent au déplacement du centre de la pensée philosophique vers le continent. C’est la phase classique que l’on connaît à travers les figures de Socrate, de Platon et des sophistes. Les réflexions sur la nature et les mathématiques se poursuivent, mais c’est la réalité humaine qui devient le centre des interrogations. Bien avant de devenir des disciplines à part entière, l’histoire, la géographie, la politique, l’économie et le langage se constituent en objets de savoir. La religion traditionnelle et les superstitions populaires perdent de leur prégnance, car si rien de ce qui est humain ne semble étranger, tout paraît sujet à discussion.


La vie bonne


La sophistique inaugure une nouvelle façon de philosopher en créant un lien entre un technicien de la parole et ses clients. La démocratisation s’applique ainsi à l’acquisition du savoir, mais c’est un savoir pratique et technique. Le champ intellectuel s’autonomise alors et les spécialités s’affirment, conduisant à une relativisation de la philosophie auparavant totalisante. Durant la période postclassique (environ entre - 410 et 642), ce sont davantage des préoccupations liées à la vie bonne (le bonheur et la vertu) qui s’imposent, de même qu’une forme d’anti-intellectualisme.


Certes, les grandes écoles philosophiques subsistent (l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote). Mais le stoïcisme, l’épicurisme, certaines formes de scepticisme et de matérialisme accompagnent le déclin des cités grecques face à la Macédoine : « La philosophie est devenue, pour partie, un guide de vie et de développement personnel. » Les travaux plus scientifiques eux se poursuivent et connaissent un âge d’or à Alexandrie pendant la période hellénistique, tandis que la philosophie prend un tour scolastique avant de revenir à une forme de pensée mystique et religieuse, avec Plotin notamment. Les auteurs du passé classique deviennent l’objet de compilations et de commentaires, sans plus d’originalité.


Cette séquence, V. Citot la voit à l’œuvre dans chacune des civilisations dont il rend compte. Leurs évolutions respectives présentent donc les mêmes trois phases (préclassique, classique et postclassique), et trois hégémonies successives (religion, philosophie et science). Le Japon eut beau se distinguer par l’importation de pensées étrangères (chinoise et bouddhiste) et un rythme de développement bien particulier, il présente la même évolution en trois temps.