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Les nouveaux paradigmes de la lutte des classes

Dernière mise à jour : 16 juil.

Une très récente étude menée par Clara-Martinez Toledano, Thomas Pickety et Amory Gethin, publiée sous le titre résumé ''Changement des clivages politiques dans 21 démocraties occidentales, 1948-2020'', apporte un éclairage nouveau sur l'évolution à long terme des tendances de vote, de leur structuration et les déterminants dessinant une nouvelle confrontation entre classes en ''démocratie occidentale'', ou du moins ce qu'il en reste.



« Dites-moi si vous êtes allé à l’université, je vous dirai pour qui vous votez. » C’est ainsi que l’on pourrait simplifier les conclusions d’une nouvelle étude remarquable pilotée par un trio d’économistes et publiée dans The Quarterly Journal of Economics. Les auteurs Amory Gethin, Clara Martínez-Toledano et Thomas Piketty y jettent un regard éclairant sur les raisons du succès des discours anti-élite qui ont cours dans le monde, y compris beaucoup aux États-Unis. Ces discours ont permis à la droite riche et puissante de rallier les classes ouvrières, malgré des intérêts plus que divergents ? Pour y répondre, une étude dirigée par trois économistes l’explique éclaire ce qui s’assimile à une nouvelle guerre des classes.(1)


Dès l’introduction, le ton est donné : ‘’Les démocraties occidentales ont connu ces dernières années des transformations majeures, incarnées par la fragmentation politique, la montée en puissance des enjeux environnementaux et le succès croissant des mouvements autoritaires contestataires (Trump, Brexit, Le Pen…). Pourtant, il reste encore beaucoup à comprendre sur la nature et les origines de ces bouleversements politiques. Sur quelles dimensions du conflit politique (éducation, revenu, âge, etc.) ces transformations se sont-elles alignées ? La montée du « populisme » est-elle le résultat de tendances récentes (telles que la crise financière de 2007-2008, les vagues d'immigration ou la mondialisation), ou peut-on la faire remonter à des changements structurels à plus long terme ? Au-delà des facteurs propres aux pays, peut-on trouver des évolutions communes à toutes les démocraties occidentales ?’’. (2)

Effacement graduel des clivages gauches/droite


L’étude tente de donner la réponse à ces questions en exploitant un nouvel ensemble de données sur l'évolution à long terme des comportements électoraux dans 21 démocraties. Il y est en substance écrit qu’en s’appuyant sur la quasi-totalité des enquêtes électorales menées dans les pays (concernées par l’étude) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le résultat le plus pertinent qui ressort est l'existence d'un processus progressif de déconnexion entre les effets du revenu et de l'éducation sur le vote.


Dans les années 1950-1960, le vote pour les partis sociaux-démocrates et affiliés était « fondé sur la classe », dans le sens où il était fortement associé à l'électorat à faible revenu et à faible niveau d'instruction. Elle s'est progressivement associée aux électeurs plus instruits, donnant lieu dans les années 2010 à une divergence entre les influences du revenu (capital économique) et de l'éducation (capital humain) : les électeurs riches continuent de voter pour la droite, tandis que les les électeurs sont passés à soutenir la gauche. Cette séparation entre une « droite marchande » et une « gauche brahmane » est visible dans presque toutes les démocraties occidentales, malgré leurs grandes différences politiques, historiques et institutionnelles.


Les auteurs ont également constaté que la montée des partis écologistes et anti-immigration depuis les années 1980 ont accéléré cette transition, même si cela ne peut expliquer qu'environ 15 % du changement global observé, car l'éducation, et non le revenu, distingue le plus clairement le soutien à ces deux familles de partis aujourd'hui.


En analysant les comportements électoraux, les chercheurs ont constaté que les partis de gauche, qui constitue traditionnellement les porte-voix de la classe ouvrière peu scolarisée, sont peu à peu devenus l’écho des gens instruits, au fur et à mesure que la diplomation universitaire progressait dans la société. Pendant des décennies en effet, le clivage gauche-droite était établi sur la base du revenu et de l’éducation : les électeurs moins scolarisés et mal nantis tendant à voter pour les partis plus à gauche, qui jouaient la carte de la défense des ouvriers contre la classe dirigeante ; les électeurs plus instruits et mieux nantis ayant tendance pour leur part, inversement, à voter pour les partis plus à droite.


Or, les gens plus fortunés ont l’habitude, statistiquement, d’appuyer davantage les programmes électoraux plus à droite, tandis que les plus scolarisés penchent par contre de plus en plus à gauche. Du coup, les électeurs avec moins d’éducation sont devenus des orphelins politiques… qui ne demandaient qu’à être adoptés.

La nouvelle « élite »


Parmi les nombreuses déclarations-chocs ayant caractérisé la première campagne de Donald Trump pour la Maison-Blanche, il y a celle lancée au moment des caucus du Nevada, l’un des premiers États remportés par Trump lors des primaires républicaines de 2016, au sujet de l’électorat moins scolarisé, qui lui avait accordé son vote. Et le candidat de déclarer fièrement : « J’adore les gens pauvrement instruits ! » Et la foule de réagir… en applaudissant.


Trump, à la fois par son style personnel et par son programme, représentait un affront à tout ce que la « bonne société » prônait. Épousant un discours anti-intellectuel, s’en prenant sans relâche aux médias et à la classe politique, il proposait de ralentir l’inexorable marche de la mondialisation et d’ériger de nouvelles barrières — légales et physiques — à la migration et au commerce. Si on avait tenté de composer une caricature d’un candidat anti-cosmopolite, on n’aurait pu faire mieux.


En conséquence, de nombreuses démocraties occidentales semblent désormais être passées de systèmes de partis «fondés sur la classe» à des systèmes de partis «multidimensionnels» ou «multiconflits», dans lesquels le revenu et l'éducation structurent différemment le soutien aux mouvements politiques concurrents. On pourrait appeler ces systèmes des systèmes de partis «multi-élites», dans lesquels les coalitions au pouvoir ou en alternance au pouvoir ont tendance à refléter les points de vue et les intérêts d'un type différent d'élite (intellectuelle contre économique), en supposant que les élites ont une plus grande influence sur les programmes politiques que le reste de l'électorat.


Les « élites » mises à mal par Trump sont, d’abord et avant tout, culturelles. Journalistes et célébrités hollywoodiennes qui, indépendamment de leur niveau de revenu, partageaient un ensemble de valeurs cosmopolites, communément épousées par les électeurs universitaires. Ces derniers n’ont pas manqué le message — se rangeant de plus en plus dans le camp démocrate. Ainsi, si ce segment de l’électorat accordait son appui à parts égales à Barack Obama et Mitt Romney en 2012, il a voté massivement pour Joe Biden en 2020, 12 points le séparant de son rival Donald Trump.


D’où vient le changement ?


Au cœur de la campagne de 2020, le New York Magazinea publié une entrevue fascinante avec un brillant jeune analyste électoral démocrate, David Shor. Déjà, Shor expliquait les contours de ce glissement social, qu’il voyait comme s’étendant au-delà des frontières américaines. Fait à noter, Shor avait été congédié par le parti au printemps 2020 pour avoir osé affirmer publiquement sur la base d’études sérieuses, pendant les émeutes raciales autour du meurtre de George Floyd, que les manifestations pacifistes avaient plus de chances de réussite que les émeutes.

Selon lui, la montée en flèche du taux de diplomation universitaire des dernières décennies - il est passé de moins de 10 % à plus de 30 % en un demi-siècle - a amené plusieurs formations politiques plus à gauche, du Parti démocrate aux États-Unis au Parti travailliste au Royaume-Uni, en passant par le PASOK en Grèce, à faire appel de plus en plus ouvertement et vigoureusement aux valeurs cosmopolites, que ce soit la promotion de l’environnement ou la défense du multiculturalisme.