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« Les surgissants », ces terroristes qui viennent de nulle part

Dernière mise à jour : 10 avr.




Le chercheur David Puaud a réalisé des dizaines d’entretiens avec des professionnels travaillant auprès de « surgissants », ces terroristes n’ayant aucun lien organisé avec Daech et avec des « sortants » des jeunes djihadistes ayant purgé leur peine de prison. Ces entretiens ont donné naissance à l'essai » Les surgissants, ces terroristes qui viennent de nulle part », dont infra un extrait.

Par David Puaud* I The Conversation


Il y eut un avant et un après-Osny, et l’attentat commis par Bilal Taghi, condamné à vingt-huit ans de prison par la cour d’assises spéciales pour avoir blessé des surveillants avec un couteau artisan. Bilal est parti, dix jours après l’attentat du 7 janvier 2015 à Charlie hebdo, direction Rakka avec sa femme Naima et leur fils âgé de deux mois. Accompagnés de deux amis, ils sont interpellés en Turquie suite à un accident de voiture. Extradé vers la France, Bilal est condamné à cinq ans de prison ferme pour avoir tenté de rejoindre la Syrie – ce qui lui vaut d’être incarcéré à Osny. Quant à Naima, elle doit purger à Fleury Mérogis une peine de trois ans d’emprisonnement. Cependant, elle est rapidement placée en contrôle judiciaire.


Tendue, Naima comparaît devant la 10e chambre de la cour d’appel de Paris. Le Procureur de la République lui demande de se présenter. Naima explique qu’elle vit actuellement au domicile de sa mère qui a élevé ses trois enfants seule, son père étant présent « financièrement », mais non « affectivement ». Elle ajoute avoir cessé sa scolarité en première après avoir obtenu un BEP secrétariat. Par la suite elle a eu quelques expériences professionnelles.


Ruptures


Le ministère public indique qu’elle aurait notamment menti à diverses reprises à la justice et qu’un problème de confiance se pose et perdure avec sa situation quant à ses liens avec Bilal Taghi. Elle s’offusque : « J’ai décidé d’arrêter notre relation. Il n’a même pas reconnu notre dernier enfant qu’est né en avril ! Bilal ne m’avait pas dit qu’il souhaitait combattre, mais qu’on avait une mission là-bas d’aider le Califat ! Vous comprenez, j’étais partie en Belgique, car j’étais en rupture avec ma famille ! Là on m’a vendu du rêve, l’idéal ! ».


Le juge d’application des peines du tribunal de grande instance de Paris place Naima sous surveillance électronique. Elle a l’obligation de suivre la formation « assistante de vie-dépendance » et sera prise en charge par un centre dans le cadre d’une prise en charge sanitaire, sociale, éducative ou psychologique.


Naima rencontre Abdelkader le référent cultuel de RIVE. Elle s’exprime directement sur la notion d’obligation de la hijra (littéralement « émigration », « exil », « rupture », « séparation »). Celle-ci désigne le départ du prophète Mohamed et de plusieurs de ses compagnons de La Mecque vers Médine, en 622 pour échapper à la persécution dont ils étaient victimes. Aujourd’hui, la hijra s’utilise principalement pour parler du départ d’un pays dont on se sent victime vers un pays où on se sent libre religieusement.


Il lui demande les références du texte (hadith). Suite à son silence, Abdelkader lui dit qu’il lui enverra celles-ci dans le week-end. Naima reste coi, puis derechef, elle ajoute qu’elle ne se ressent pas comme radicalisée. Abdelkader souligne : « Je trouve vos propos cohérents avec la logique de la source primaire de la religion. Mais cela ne change rien à la procédure car aucun radicalisé ne dit qu’il l’est. »


À la surprise de Naima, la référente sociale sort un article paru dans Libération où celle-ci indiquait être révoltée par la mort de l’un de ses « frères » en Syrie et s’insurgeait de la loi sur le voile. Elle ajoutait être missionnée pour le développement et la propagation de l’idéologie de Daech. L’éducatrice spécialisée lui indique craindre de ne pas s’adresser à la bonne personne au regard de sa présentation actuelle !


La psychologue enchaîne : « Vous avez une forte personnalité, on peut dire un caractère bien trempé et de fortes convictions et vous n’avez de cesse de nous dire que tout ceci c’est du passé. Pourquoi vous ne portez pas le voile ? »

Naima répond : « C’est trop stigmatisant vu ma situation judiciaire ! »


« Radicalité affective »


Quelques mois après ces premiers échanges tendus, Naima termine sa formation d’auxiliaire de vie, un poste vacant dans une maison de retraite lui est promis. Elle prend plaisir à réaliser l’arbre généalogique de son ex-belle-famille avec la psychologue. Son fils vient d’entrer en maternelle, elle envoie une photo de ce dernier aux professionnels du centre. Abdelkader rencontre sa mère à son domicile. Ils abordent différents sujets d’ordre religieux tels le voile, les pratiques cultuelles quotidiennes.


Accompagné de son éducateur, Naima est fière d’entrer à Sciences Po. Elle doit y rencontrer un politologue chargé de recherche au CNRS et arabisant, spécialiste des mouvements salafistes et de la péninsule arabique contemporaine. Il débute l’entretien par un exposé sur la géopolitique du Moyen-Orient et en particulier la guerre qui a lieu au Yémen. Naima pose des questions, prend des notes et références bibliographiques.


Selon, le psychiatre, Mme Salini aurait été sujette à une « radicalité affective » qui l’aurait amenée à se radicaliser concrètement en relation avec un con