Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

Montée de l'extrême droite en France et conquête des esprits

Dernière mise à jour : 16 juil.

Tandis qu'un peu partout en Europe, les ''idées'' de l'extrême droite ont le vent en poupe face à la crise de l'Etat et du pouvoir, un mouvement ''identitaire'' comme le Front national en France tire parti du mécontentement populaire. Désormais, ses idées inspirent presque tous ses adversaires qui en viennent à la ''complaisance'' sécuritaire et au ''souverainisme'' pour berner l'opinion. D'où le score que ce parti a obtenu au 1er tour des présidentielles françaises du 10 avril 2022. Comment peut-on s'expliquer cette tendance et l'écho favorable que ses ''idées'' rencontrent auprès d'un large pan de la population ?


Le monde diplomatique a publié dans son numéro de janvier 2016, sous la plume de Serge Halimi, une analyse qui est d'une actualité outrageante. En effet, les résultats des élections présidentielles françaises du 10 avril 2022 ont permis au Front national d'arriver 2è au 1er tour, juste à 3% et des poussières derrière le candidat Macron de La République En Marche. Pour remonter aux origines de cette évolution crescendo de l'extrême droite française, nous proposons la lecture de cette réflexion infra.


Colère politique sans perspective : Le Front National verrouille l’ordre social

Par Serge Halimi I Le monde diplomatique

Tout profite à l’extrême droite française : une économie en panne, un chômage dont la courbe s’envole au lieu de s’inverser, la hantise du déclassement et de la précarité, une protection sociale et des services publics menacés, un « projet européen » aussi savoureux qu’une gorgée d’huile de ricin, une vague migratoire que gonfle le chaos de plusieurs Etats arabes, des attentats de masse dont les auteurs se réclament de l’islam… Sans oublier, depuis près de trente ans, un Parti socialiste qui partage avec la droite à la fois la responsabilité de politiques néolibérales désormais cadenassées par les traités européens et le projet de se maintenir indéfiniment au pouvoir (ou, pour la droite, d’y revenir) en se présentant, élection après élection, comme le barrage ultime contre le Front national (FN).


Bilan : aucune force politique n’affiche autant d’entrain et de cohésion que l’extrême droite, aucune ne communique aussi efficacement le sentiment qu’elle connaît le chemin et que l’avenir lui appartient. Aucune n’ébauche non plus contre elle la moindre stratégie de reconquête (1).


Evincé du second tour de l’élection présidentielle par M. Jean-Marie Le Pen le 21 avril 2002, le premier ministre Lionel Jospin parlait déjà ce soir-là d’un « coup de tonnerre ». Et, tout en se retirant de la vie publique, il invitait alors ses camarades socialistes à se mobiliser « afin de préparer la reconstruction de l’avenir ». La tâche fut confiée à M. François Hollande…

Mais quand un phénomène politique comme celui-ci se développe depuis des décennies, il est vain de lui opposer une explication unique.


Ailleurs en Europe, des mouvements xénophobes ont prospéré sans qu’un parti socialiste au pouvoir ne le favorise (c’est le cas au Royaume-Uni, au Danemark), et dans des situations économiques moins dégradées qu’en France (en Pologne et en Suisse). Inversement, les taux de chômage de l’Espagne (21,6 % en septembre 2015), de la Grèce (24,6 %) ou de Chypre (15 %), tous supérieurs à ceux de la France (10,8 %), ne s’accompagnent pas d’une performance comparable de l’extrême droite. Enfin, le FN se portait déjà très bien avant les attentats meurtriers de janvier et de novembre 2015 à Paris, et avant l’afflux de migrants des derniers mois, même si, à l’évidence, ces événements l’ont servi. Comme, à vrai dire, à peu près tout.


Vieilles ficelles de la droite américaine


L’important n’est pas seulement que les candidats d’extrême droite sont arrivés en tête dans 6 régions sur 13 et dans 46 des 96 départements métropolitains à l’issue du premier tour des élections régionales, le 6 décembre 2015. C’est aussi qu’ils ont amélioré presque partout leurs scores une semaine plus tard, y compris quand ils n’avaient aucune chance de remporter la présidence d’une région. Autant dire que, désormais, pour un électeur frontiste, le vote utile, c’est le vote FN, et que ce parti, loin d’être une force supplétive absorbable par la droite, commence à braconner avec succès sur ses terres : de 18 % à 20 % des électeurs de M. Nicolas Sarkozy en 2012 auraient voté pour la formation de Mme Marine Le Pen en décembre dernier (2).


La détermination des électeurs d’extrême droite est d’autant plus significative que le mode de scrutin et le système d’alliances pénalisent lourdement leur parti. Premier en termes de suffrages à l’issue de ces régionales (c’était déjà le cas lors des scrutins européen de mai 2014 et départemental de mars 2015), celui-ci ne préside pas un seul conseil régional, pas un seul conseil général. Et il n’est représenté que par 2 députés sur 577, 2 sénateurs sur 348. Cette anomalie démocratique lui permet de continuer à se poser en victime d’une « classe politique » largement détestée, qu’il vitupère avec la sincérité de ceux qui en sont écartés (3).

Sur le terrain des idées, en revanche, il domine la scène. La chose lui est d’autant plus facile que ses adversaires intellectuels, encombrés de tristesse, de défaites, de scissions et de divisions, trouvent trop souvent confort et réconfort dans le radicalisme de papier des enclos universitaires (4). Les grands médias ne lui compliquent pas non plus la tâche quand ils alternent un dossier sur « l’islam sans gêne » et un autre sur les penseurs réactionnaires.

Traditionnellement, la victoire d’une majorité de gauche coïncidait avec une radicalisation de la droite, laquelle se sentait dépossédée d’un bien — le pouvoir — qu’elle estimait lui appartenir. Dans le cas de M. Hollande, l’hostilité qu’il suscite dans les cercles conservateurs est plus déconcertante, car on voit mal en quoi ses politiques se distinguent des leurs, exception faite du « mariage pour tous », contre lequel ils se sont en effet mobilisés il y a trois ans, mais sur lequel chacun sait qu’ils ne reviendront pas (5).


Comme l’extrême droite, la « droite décomplexée » adore fustiger le « politiquement correct ». Le phénomène n’est pas exclusivement français (6). Aux Etats-Unis, chacune des saillies actuelles du candidat républicain Donald Trump contre les Mexicains « violeurs » ou les musulmans « terroristes » permet au milliardaire new-yorkais de souligner le courage qu’il aurait à rompre ainsi avec le consensus mou de la gauche, des intellectuels, des bourgeois, des snobs. Effet garanti : les médias feignent de s’indigner, puis lui donnent aussitôt la parole pour qu’il s’explique. Au point qu’on n’entend plus que lui. Faut-il expulser d’un coup onze millions d’immigrés clandestins ? Bâtir un mur tout le long de la frontière avec le Mexique ? Ficher les musulmans citoyens des Etats-Unis et interdire aux autres l’accès du territoire ? Chaque semaine ou presque surgit un « débat » de ce genre. S’opposer à de telles idées revient à démontrer sa couardise, son laxisme, son mépris des aspirations de la « majorité silencieuse », voire à exposer son pays à de nouveaux assauts subversifs.


M. Sarkozy est familier de ces vieilles ficelles de la droite américaine (7). Le 9 décembre dernier sur France Inter, il a donc pourfendu une nouvelle fois « cette bien-pensance qui interdit les débats ». Quels débats seraient interdits selon lui ? « Dès que quelqu’un disait quelque chose sur l’immigration, il était raciste ; dès que quelqu’un prononçait le mot “islam”, il était islamophobe ; dès que quelqu’un posait une question sur l’identité française, c’était un réactionnaire. »


Un ancien président de la République, chef de parti, appuyé par une bonne partie de la presse et du patronat, métamorphosé en dissident dans son propre pays : il suffisait en effet d’y penser. Mais comment le Front national ne remporterait-il pas la bataille des idées quand ses adversaires présumés la mènent pour lui, et sur ses thèmes de prédilection ? Une semaine avant le 21 avril 2002, M. Le Pen pouvait déjà crier victoire : « Les hommes politiques, les journalistes et les politologues parlent un langage qui n’est pas très éloigné du mien, quand il ne le recouvre pas, voire le dépasse. Je me suis normalisé puisque tout le monde parle comme moi. C’est ce qu’on a appelé, à un moment donné, la “lepénisation des esprits” (8). »

Désormais, cette dynamique est relayée par le président de la République lui-même, y compris sur le terrain des libertés publiques (lire « Vers un état d’exception permanent »). S’exprimant devant le Parlement réuni en Congrès, le 16 novembre dernier, M. Hollande a déclaré par exemple : « Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou un acte de terrorisme, même s’il est né français, je dis bien : même s’il est né français, dès lors qu’il bénéficie d’une autre nationalité. »


Nul n’imagine qu’une telle mesure, directement piochée dans la besace idéologique de l’extrême droite, aurait dissuadé des auteurs d’attentat disposés à sacrifier leur vie. L’annonce solennelle faite par le chef de l’Etat a donc eu pour principale conséquence de légitimer la distinction entre les citoyens français en fonction de leur origine, car ce sont surtout les descendants d’immigrés qui déclarent une double nationalité. Mme Le Pen n’a plus eu qu’à empocher la mise. Elle l’a fait avec gourmandise lors d’un meeting, le 27 novembre : « Le FN a un programme réaliste et sérieux qui est même source d’inspiration pour François Hollande. »