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Mouvements sociaux et contestation : I - De la rupture en démocratie

Dernière mise à jour : 16 juil.

De nombreux mouvements de protestation ont vu le jour ces dernières années sur les scènes nationale et internationale qui, de manière et à des degrés divers, posent la question du sens de ce phénomène et des différentes figures possibles de la conflictualité sociale auxquelles ces manifestations donnent lieu. Il y eut les révolutions des printemps arabes, suivies du mouvement des Indignés en Espagne puis, dans la foulée, le mouvement Occupy Wall Street en automne 2011. Tous ces mouvements incarnent des moments de révolte et de résistance à la fois contre les dérives du système néocapitaliste vécues de plein fouet dans un contexte de crise économique mondiale d'une part et, d'autre part, contre les limites de la démocratie représentative accusée de permettre à des minorités de confisquer la parole/libertés des citoyens. Étudiant ce phénomène, Marie Goupy et Sébastien Roman ont publié une étude systématisante sous le titre « Usages et mésusages du conflit dans la démocratie » dont nous reproduisons ici l’intégralité*.



Par Marie GOUPY et Sébastien ROMAN** I Astérion


Loin de se contenter d’occuper des places publiques, des milliers de citoyens rassemblés, incarnant ce que plusieurs auteurs ont appelé la puissance de la « multitude », ont su s’auto-organiser en élaborant des formes de démocratie directe, pour faire des propositions antisystèmes dominants et exiger la mise en place d’autres mécanismes de démocratie plus représentatives des peuples.


Vents permanents de révoltes


Il serait faux cependant de croire qu’un tel « vent de révolte » – si tant est que l’on puisse établir un lien de continuité entre tous ces événements – représente à lui seul la tendance contestataire de notre époque.


La notion de « mouvement social » est désormais centrale dans les sciences sociales. En France, sa théorisation répond à un regain de conflictualité depuis les années quatre-vingt-dix après une décennie plutôt calme durant le premier mandat de François Mitterrand, qui contrastait avec la turbulence des années soixante-dix dans le sillage de Mai 1968. Les manifestations contre le « plan Juppé » en 1995, puis contre le « plan Fillon » en 2003, le Contrat première embauche en 2006, la réforme des retraites en 2010, les nombreuses mobilisations des « incomptés » ou des « sans » (la grève de la faim des sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, les actions menées par l’association « Les enfants de Don Quichotte », etc.), les luttes successives des salariés refusant la fermeture de leur usine, le mouvement altermondialiste avec ATTAC, ou enfin, dernièrement, les défilés contre le mariage pour tous dès la fin 2012, seraient autant de signes que la contestation collective, loin d’être accidentelle ou cyclique, fait partie désormais du paysage politique2. Des analyses montrent également que les conflits sociaux, loin de diminuer dans le monde du travail, augmenteraient plutôt si, attentif aux mutations qu’ils connaissent, on prend en compte l’existence de nouvelles formes d’actions contestataires autres que la grève.


Plusieurs événements au xxe siècle – les guerres mondiales et les expériences totalitaires, ou, moins dramatiquement, les nouveaux mouvements sociaux d’émancipation des années soixante / soixante-dix – avaient déjà conduit nombre d’auteurs à accorder une place centrale à la question du conflit. Durant la seconde moitié du siècle précédent, la perspective consensualiste de la « démocratie délibérative » fut majoritaire dans le champ de la philosophie politique occidentale, avec pour principaux représentants John Rawls et Jürgen Habermas, qui la développèrent respectivement dans une logique contractualiste et post-métaphysique. Tous deux insistèrent sur la possibilité et la nécessité pour les citoyens de parvenir à des accords pour dépasser les antagonismes sociaux et consolider la démocratie. Au contraire, et parfois en réaction, des courants de pensée très divers ont revalorisé le conflit sous de multiples formes : c’est le cas, par exemple, de certains courants du républicanisme, notamment avec l’apparition d’une nouvelle exégèse de la pensée machiavélienne qui, depuis les années soixante-dix et les travaux de Claude Lefort, s’interroge sur la pertinence d’une actualisation de la théorie de Machiavel pour repenser et revitaliser la démocratie contemporaine dans une perspective post-marxiste.


De leur côté, de nombreux auteurs néomarxistes, parfois en établissant également un lien de filiation avec Machiavel, ont accordé une fécondité intrinsèque au conflit dans le projet d’instaurer une démocratie authentique ou absolue, en partant par exemple de l’opposition du peuple et de l’État – c’est le cas, en particulier, de la démocratie insurgeante de Miguel Abensour ou de la puissance de la multitude d’Antonio Negri. Au sein du post-structuralisme ensuite, des approches très différentes du tort ont été proposées par Jacques Rancière et Jean-François Lyotard pour repenser, aux bords du politique, les pratiques de l’émancipation. Le thème honnethien des luttes pour la reconnaissance, enfin, est révélateur de l’intention de la troisième génération de l’École de Francfort de renouer avec les travaux de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno, en partant de la dimension conflictuelle de la praxis sociale pour dépasser l’abstraction de l’éthique de la discussion.


La question de la valeur du conflit en démocratie, par conséquent, ne date pas d’hier et le champ de la recherche qui lui est consacré est très vaste. Mais les derniers mouvements sociaux contestataires permettent de la reposer avec acuité. Sommes-nous certains que nous assistons aujourd’hui – de manière souhaitable ? – à une revitalisation du conflit en démocratie ? Rien n’est moins sûr. Encore faut-il savoir au préalable ce que nous entendons par la notion de « conflit ».


Le conflit, pour exister, ne suppose pas seulement l’existence d’un « pluralisme » – une hétérogénéité ou une multiplicité de points de vue –, mais celle d’un antagonisme ou d’une confrontation, qui nécessite ou non l’intervention d’un tiers, entre des parties adverses (au minimum deux), qu’il s’agisse d’individus, de partis, de groupes ou de classes sociales, que cet adversaire soit réel ou fantasmé. Il y a conflit quand il y a un « choc des forces en lutte », ces luttes pouvant être plus ou moins violentes ou connaître différents degrés, du désaccord ou dissensus langagier jusqu’au recours aux armes. Deux avis qui s’opposent ne constituent pas encore un conflit. Le désaccord ou dissensus peut être constaté sans que les interlocuteurs ne désirent s’affronter. Le passage d’une situation de conflictualité à l’exercice conflictuel suppose de reconnaître son interlocuteur comme un adversaire, à un degré supérieur comme un ennemi, avec qui on engage un rapport de forces. Le sentiment d’hostilité (pouvant aller du mécontentement à la haine) prédispose au conflit sans en être une condition nécessaire, comme c’est le cas avec le conflit « réaliste » qui porte sur un objet, de même que la résolution d’un conflit peut favoriser un sentiment de sympathie.


L’hostilité est un élément de conflictualité qui peut ne rien changer à l’état des rapports sociaux, contrairement au conflit qui le plus souvent cherche à les transformer. Par exemple, les groupes ou les minorités dont l’existence politique n’est pas encore reconnue tentent par leurs luttes de faire irruption sur la scène publique, souvent de manière extra-institutionnelle, afin d’exiger un nouveau partage de l’espace public en acquérant le droit à la parole. Mais le désir de transformation du rapport de forces par le conflit n’est pas une nécessité. Un groupe social peut vouloir faire perdurer le conflit et refuser toute tentative de résolution, notamment parce que l’identification d’un ennemi lui permet de renforcer son identité. Dans un tel conflit « irréaliste », la lutte n’a pas pour finalité le changement, mais le conflit lui-même pour consolider la cohésion du groupe.


Contestation en proue du capitalisme


Nombre de mouvements sociaux, lors de ces dernières années, ont été intentionnellement conflictuels en s’attaquant directement au pouvoir mis en place (et/ou indirectement au système néocapitaliste). Mais ils ont pu échouer et ne pas parvenir à renverser les rapports de force, faute de prendre plus d’ampleur dans la société et de trouver les moyens de passer de la contestation à l’opposition effective. Les mouvements contestataires des Indignés ou Occupy Wall Street, s’ils ont eu des effets, paraissent aujourd’hui bien essoufflés. De même peut-on s’étonner que la gravité de la crise économique mondiale n’ait pas provoqué plus de colères et de luttes sociales, y compris sur le plan national. Est-ce à dire que les protestations n’auraient été que de vaines agitations ?


Tout rassemblement, même le plus important qui soit, ne suffit pas à lui seul pour mener une action politique. La révolte, à cause de son caractère désorganisé, peut parfois empêcher l’action révolutionnaire, de même que l’indignation n’est peut-être pas l’affect approprié pour espérer mettre fin aux injustices vécues. Sur le plan des raisons externes, la faiblesse des combats menés pourrait premièrement s’expliquer par la difficulté de s’attaquer directement au système économique néolibéral qui a pour effet d’occulter l’antagonisme des classes. Habermas, par exemple, considère que le problème est de parvenir à contester dans l