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Mouvements sociaux et contestation : II - Conflits et ruptures

Dernière mise à jour : 16 juil.

De nombreux mouvements de protestation ont vu le jour ces dernières années sur les scènes nationale et internationale qui, de manière et à des degrés divers, posent la question du sens de ce phénomène et des différentes figures possibles de la conflictualité sociale auxquelles ces manifestations donnent lieu. Etudiant ce phénomène, Marie Goupy et Sébastien Roman ont publié une étude systématisante sous le titre « Usages et mésusages du conflit dans la démocratie » dont voici la deuxième partie*.



Par Marie GOUPY et Sébastien ROMAN** I Astérion


Les conséquences extrêmes d’un tel effort de reconstruction de la démocratie sous le prisme de l’état d’exception sont suffisamment identifiées pour prendre avec prudence la théorie schmittienne. Néanmoins, le juriste pose, pour bien des auteurs, certaines interrogations fondamentales qui pourraient permettre de produire une analyse critique portant sur la place du conflit en démocratie.


La théorie théologico-politique schmittienne se fonde en particulier sur une critique sévère de la croyance implicite chez les libéraux, et explicite dans la pensée anarchiste, de la fécondité intrinsèque du conflit. Et c’est cette idée, ou plus exactement cette « foi » d’après laquelle le conflit pourrait générer en lui-même des formes d’auto-organisation, que le juriste contest en soumettant ensuite le maintien des démocraties à une alternative explosive : soit tolérer les conflits civils sans discrimination entre l’ennemi et l’ami en démocratie, au risque pour cette dernière d’adopter une attitude suicidaire ; soit admettre une définition substantielle de la démocratie fondée sur une telle distinction – mais peut-on croire, dans ce cas, qu’il s’agisse encore de démocratie ?


L’usage stratégique des argumentations schmittiennes dans le contexte de l’entre-deux-guerres met en lumière le caractère très instrumental de la question des limites du conflit dans la démocratie, qui risque toujours de servir de levier politique permettant aux autorités publiques de revendiquer le pouvoir de décider unilatéralement de la distinction entre bons et mauvais conflits, entre opposants légitimes et ennemis de la démocratie. Plus radicalement, une telle question constitue un ressort particulièrement efficace au sein d’argumentations théoriques ou doctrinales visant à réorienter la démocratie ou à réinterpréter les normes et les institutions des démocraties libérales dans un sens plus autoritaire ou plus homogène. Sous l’influence de la théorie schmittienne par le biais de l’immigration allemande, de nombreux auteurs ont ainsi, dans le champ de la science politique américaine, durant le contexte de la guerre froide, proposé des conceptions « robustes » ou « militantes » de la démocratie. C’est le cas des théories de Carl J. Friedrich, Karl Loewenstein, Frederic Watkins ou encore Clinton Rossiter qui, tirant des « leçons » de l’expérience désastreuse de Weimar, ont adossé à la question du conflit extrême des analyses plus larges et parfois très vigoureuses de la démocratie.


De telles stratégies argumentatives sont également importantes depuis le 11 septembre 2001, en particulier aux États-Unis où elles ont parfois subi des formes de radicalisation, notamment liées à la confusion qui règne désormais autour de la distinction entre conflits interne et externe, entre les situations de paix et de guerre. C’est le cas des interprétations très élargies des pouvoirs de crise du président développées par les juristes républicains John Yoo, Richard Posner ou encore Éric Posner et Adrian Vermeule – interprétations qui n’interrogent pas seulement l’incidence de la question du conflit sous sa forme radicale sur des conceptions (très musclées) de la démocratie, mais également l’articulation entre ces pensées et la théorie économique néolibérale dont ils sont d’actifs représentants.


En réponse à ces analyses, il semble premièrement indispensable de trouver un critère permettant de distinguer le conflit compatible ou même fécond pour la démocratie, des formes de conflit traduisant plutôt des stratégies de rupture dans l’ordre socio-politique. Dans son ouvrage sociologique portant sur la violence, Michel Wieviorka propose de distinguer le conflit, inscrit du côté du lien social et de l’instrument politique facteur de liberté, de la violence qui participe au contraire d’une dynamique de rupture ou de domination. Mais une telle solution est-elle satisfaisante, et peut-on clairement et distinctement – et selon quel(s) critère(s) – distinguer les bons des mauvais conflits ? Est-il possible, sur ce point, d’échapper au décisionnisme schmittien ? Ne faut-il pas plutôt voir dans la distinction même entre bons et mauvais conflits l’objet premier du conflit, au sens où tout mouvement de contestation cherche toujours à éviter de se voir disqualifié par les autorités publiques, souvent tentées de rejeter très vite une action collective du côté de la perturbation irresponsable de l’ordre public, voire de la délinquance ou de la criminalité ?


L’ensemble des remarques précédentes, en second lieu, montre que nombre de stratégies politiques peuvent être développées aujourd’hui pour refuser d’accorder, avec plus ou moins de ruse, une place majeure au conflit en démocratie. La valorisation du conflit a minima, qui profite de sa dissémination pour le rendre inoffensif, s’articule très bien avec l’utilisation du spectre du conflit radical. Tenter a contrario de valoriser le conflit suppose alors de répondre aux questions suivantes, que nous pouvons classer en trois grands axes :


1. La première question, épineuse, porte sur la motivation du conflit. Car avant même l’étude de ses différentes expressions, force est de constater que la volonté de lutter contre la domination est loin d’être une évidence. Comment, dès lors, s’assurer que la liberté est un désir chez les individus ? À quelles conditions la servitude volontaire est-elle possible ? Les hommes peuvent-ils être conduits – sous l’effet d’une politique, de mesures prises ou du régime adopté – à faire le choix de l’esclavage ? Nous accordons aujourd’hui une grande importance à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, comme s’il suffisait de posséder des droits pour se défendre contre l’injustice. Or la liberté n’est pas seulement une affaire de statut mais aussi de désir – avec pour difficulté de savoir le susciter. Quelles sont, en définitive, les conditions politiques favorables à l’expression d’un désir d’émancipation ?


2. Jusqu’où peut-on ensuite, et dans quelles limites ou proportions, vouloir faire du conflit l’élément moteur d’une démocratie authentique ? L’ambition de lui accorder un rôle central n’est-elle pas contraire au maintien de la cohésion sociale et de l’exercice politique, voire de l’unité étatique ? Ou bien faut-il voir dans cette crainte de la scission, et dans la volonté de surmonter les antagonismes au moyen d’un pouvoir institutionnalisé, une tentative d’étouffer le conflit par l’instauration d’un ordre toujours trop autoritaire, qui doit être critiqué, y compris en démocratie ? Faudrait-il, en conséquence, se soucier davantage des formes extra-institutionnelles, pour espérer favoriser l’exercice d’une démocratie plus authentique ? Ou bien, plus radicalement, est-il nécessaire de prendre ses distances avec la démocratie, au point de lui préférer une autre manière de faire de la politique – mais laquelle ?


3. Comment juger ensuite de la fécondité d’un conflit ? Sa valeur tient-elle à ses effets – et quels effets convient-il alors de retenir : l’augmentation de la liberté par la lutte contre la domination ? L’acquisition de nouveaux droits ? L’intégration politique ? Le conflit, aujourd’hui, répond à différentes finalités, qui sont tout aussi bien la lutte pour le prestige, la reconnaissance, la préservation de son métier ou bien encore la défense de son statut et corps professionnel, etc. Est-ce paradoxalement sa multiplicité qui pourrait se retourner contre lui ? Certaines formes de conflit peuvent être contre-productives en empêchant d’autres conflits plus radicaux d’advenir. La rareté des luttes démocratiques (luttes contre la domination) s’expliquerait-elle notamment par le foisonnement des luttes statutaires ? Ou bien conviendrait-il, pour réfléchir sur les conditions d’une authentique conflictualité démocratique, d’étudier le conflit à l’aune d’un cas extrême, comme celui de la guerre civile ? Est-il plus éclairant de partir d’un état d’exception qui menace ou met en péril la démocratie, plutôt que de ses processus internes, pour concevoir le sens et la temporalité propre d’une politique conflictuelle ?


Les études réunies dans ce numéro répondent à ces questions en proposant certaines pistes de réflexion. Elles sont toutes issues d’une journée d’étude organisée le 29 novembre 2013 à l’ENS de Lyon, dans le cadre des activités du laboratoire Triangle (UMR 5206 du CNRS), en partenariat avec le rectorat de Lyon. De nombreux enseignants de philosophie du secondaire étaient présents, mais également des acteurs associatifs qui, dans leur pratique, réfléchissent à la place du conflit et à sa traduction pour redynamiser la vie démocratique.

Lire la 1ère partie : Mouvements sociaux et contestation : De la rupture en démocratie

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(*) Marie GOUPY