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Pouvoir, autorité et leadership : La dissociation nécessaire

Dernière mise à jour : 16 juil.

Pouvoir et autorité coïncident souvent. Cette coïncidence fréquente incite à penser que les deux termes sont indissociables et peuvent s’utiliser indifféremment mais ce n’est pas le cas : la coercition n’est pas la coopération et obéir ne signifie pas forcément être d’accord.



Par Jean-Etienne Joullié* I The Conversation

Le mot « autorité » peut s’interpréter de plusieurs manières. Dans un sens, le terme désigne une forme de pouvoir, parfois appelé « pouvoir formel » ou « pouvoir légitime » (par exemple, comme dans l’expression « le policier est une figure d’autorité »). Le deuxième sens du mot « autorité », parfois désigné « pouvoir informel » ou « pouvoir personnel », renvoie à une idée de concession volontaire et d’évaluation (voire de remise en question) régulière du lien de subordination. Par exemple, Didier Raoult, que beaucoup considéraient comme une référence sur les maladies infectieuses, a perdu beaucoup de son autorité à la suite de ses interventions douteuses sur le Covid.


Distinguer autorité et pouvoir, c’est reconnaître que l’obéissance obtenue par la contrainte n’est pas de la même nature que l’obéissance obtenue par la coopération. Pour le sociologue allemand Carl Friedrich, l’autorité existe lorsque celui qui parle est capable d’élaborer un raisonnement qui justifie ce qu’il dit et qui est accepté en tant que tel par ceux qui écoutent. L’autorité est comprise ici comme une augmentation de la parole, comme l’ajout de la sagesse à la volonté et de la raison à la préférence. En revanche, en l’absence de débat, lorsqu’aucun raisonnement n’est présenté, l’autorité du détenteur du pouvoir se désagrège et la confiance disparaît. La coopération tourne alors à la coercition.

L’autorité vient d’en bas

Si, comme le soutient Friedrich, l’autorité est ce qui rend les communications acceptables, la désignation d’une communication comme faisant autorité appartient aux individus auxquels elle s’adresse et non à ceux qui la prononcent. L’autorité vient donc d’en bas parce qu’elle est concédée par ceux à qui elle s’applique. C’est un mandat à commander, une autorisation accordée par d’autres qu’un désaccord persistant dissout.

Le pouvoir ne présuppose pas l’autorité. Il est moralement neutre mais ses usages sont jugés en accord (ou pas) avec l’autorité (au sens d’autorisation). Par exemple, un homme armé a le pouvoir de braquer une banque, mais n’en a pas l’autorité (n’y est pas autorisé).


En résumé, l’autorité est une source de pouvoir, mais l’inverse n’est pas vrai. Appliquée au leadership, cette analyse implique que le pouvoir d’un leader est conditionné à, et limité par, la concession d’autorité accordée par ses suiveurs. Le leadership ne découle donc pas des caractéristiques personnelles des individus. Ce n’est pas non plus une manifestation du pouvoir, mais c’est une relation fondée sur l’autorité comme source de pouvoir.


Les cinq fonctions du langage


Grâce aux travaux du psychologue et linguiste allemand Karl Bühler, du philosophe austro-britannique Karl Popper et du psychologue social australien Robert Spillane, il est possible de décomposer le langage en cinq grandes fonctions formant une hiérarchie suivant un principe d’implication (c’est-à-dire qu’une fonction d’un niveau donné implique toutes les fonctions des niveaux inférieurs).

On distingue le langage expressif, qui exprime un sentiment ou état intérieur au locuteur ; le langage descriptif, par lequel une perception du monde extérieur est communiquée ; et le langage argumentatif, qui véhicule les raisons et les arguments soutenant les points de vue. Vient ensuite le langage conseil, par lequel des recommandations sont exposées et finalement le langage promesse, lorsque les orateurs s’engagent à faire (ou pas) quelque chose. Chaque fonction du langage peut s’activer selon deux valeurs opposées. Ainsi, les expressions sont soit sincères ou insincères, les descriptions vraies ou fausses, les arguments valides ou invalides, les recommandations justifiées ou non et les promesses responsables ou irresponsables.

Le langage argumentatif est le langage de l’autonomie et de la liberté intellectuelle. Les arguments critiques valides clarifient les problèmes, révèlent les erreurs, exposent les préjugés et démasquent les mensonges.


Les penseurs critiques confrontent les autocrates, les pseudo-experts et tous ceux qui cherchent à faire paraître les problèmes plus complexes qu’ils ne le sont vraiment. Au contraire, l’absence ou la faiblesse du raisonnement conduit à la confusion, la dépendance et finalement ouvre la porte au contrôle psychologique. C’est pour ces raisons que Winston Smith, dans le livre de George Orwell, 1984, est torturé jusqu’à ce qu’il accepte que 2 + 2 = 5. Désormais incapable de penser par lui-même, il doit s’en remettre à « Big Brother » même pour des questions élémentaires.


Langage noble et langage ignoble


Pour le philosophe américain Richard Weaver, le langage noble est un langage qui soutient l’esprit critique. Les orateurs nobles clarifient les problèmes et des situations ambiguës et remplacent préjugés et partis pris par des faits établis et des opinions étayées. Ils cherchent à responsabiliser leurs auditeurs en les informant des circonstances qui les entourent et en déployant des raisonnements convaincants.


Contrairement au langage noble, un langage ignoble érode la liberté. En effet, les locuteurs ignobles mentent, déforment, trompent, tronquent les faits ou exagèrent les problèmes pour susciter des sentiments de désespoir chez ceux qui les écoutent, dans le but de les contrôler ou du moins de prendre sur eux un ascendant psychologique.


Certains, tel un récent président étatsunien, sont prêts à occuper le devant de la scène en déformant les faits, en proposant des raisonnements douteux et en s’appuyant sur des tours de passe-passe rhétoriques acceptés comme preuves de savoir supérieur par des auditeurs crédules.


Un orateur noble ne prétend pas être détenteur d’un savoir extraordinaire (une ancienne chancelière allemande vient à l’esprit ici). Il limite ses recommandations à ce qui peut être fait en principe par tous ceux qui disposeraient des mêmes connaissances que lui. Ses explications visent à convaincre via des propositions raisonnables.