Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

Réfugiés : Le double discours de l’Europe

Dernière mise à jour : 16 juil.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par le régime de Vladimir Poutine, en 18 jours de guerre, plus de 3 millions de réfugiés ont quitté le pays. La Pologne, la Moldavie et la Roumanie s’organisent pour les accueillir, les associations se mobilisent, la société civile s’engage. L’Union européenne active une directive de 2001, jamais utilisée auparavant, qui permet d’accorder un statut de protection temporaire pour garantir un accès rapide aux droits : un droit au séjour, l’accès au marché du travail, l’accès au logement, l’aide sociale et l’aide médicale.



Par Nina Sahraoui* et Jane Freedman** I The Conversation


Des compagnies ferroviaires dans plusieurs pays (par exemple en France, aux Pays-Bas, en Belgique, en Autriche) annoncent la gratuité des transports. Face aux souffrances du peuple ukrainien, les politiques nationales et européennes en matière d’asile et d’accueil semblent, enfin, se hisser à la hauteur de la tragédie d’un peuple confronté à la guerre. L’absolu contraste avec les politiques d’asile et d’accueil mises en place jusqu’ici est flagrant. Dans nos recherches auprès de femmes exilées, menées depuis plusieurs années, nous avons en effet constaté un abandon social à l’arrivée en France.

Dégradation intentionnelle des conditions d’accueil

Les recherches de ces dernières années mobilisent les concepts de « nécropolitique », de « défaillance systémique », de « violence lente » ou encore de « dégradation intentionnelle » des conditions pour qualifier ces processus de militarisation des frontières et d’abandon social aux conséquences mortifères. Il existe peu d’études sur le sujet, mais les données disponibles indiquent que les frontières sont particulièrement meurtrières pour les femmes et que les implications nécropolitiques de la répression des migrations sont genrées.

Ces concepts montrent comment les États qui clament le droit de « contrôler leurs frontières », exercent leurs pouvoirs politiques et sociaux en laissant mourir les personnes « autres », « étrangères » de par l’abandon systématique de ces personnes et le déni structurel des droits (logement, nourriture, statut légal, accès à la santé) essentiels à leur survie. Notre recherche éclaire plus particulièrement la production institutionnelle de violences genrées en ce que le non-accueil, souvent analysé comme une politique de la dissuasion, engendre de manière systématique des violences sexuelles et de genre et présente donc une dimension structurelle.

Des représentations racistes et genrées de l’exil

Après des décennies de politiques de fermeture et de rejet, causant plus de 23 500 morts en Méditerranée depuis 2014, nombre d’éditorialistes et d’ONG célèbrent l’accueil absolument vital des réfugiés ukrainiens tout en constatant un double standard, un asile à deux vitesses, et, indéniablement, une logique raciste, dans ce revirement des politiques d’asile. Si le contraste n’échappe à personne, en tentent d’expliquer ces différences, plusieurs journalistes verbalisent une vision suprématiste selon laquelle les réfugiés ukrainiens méritent davantage d’être accueillis que les réfugiés du Moyen-Orient et d’Afrique, couleur de peau et religion étant explicitement nommés comme critère légitime de hiérarchisation.

Les discours soulignant le fait que les personnes fuyant l’Ukraine sont en grande majorité des femmes et des enfants mettent en avant la « vulnérabilité » de ces réfugiées. Or, cette idée d’une « vulnérabilité » essentielle des femmes, renforce des stéréotypes de genre selon lesquels les femmes n’auraient pas elles-mêmes leurs propres stratégies et pouvoir d’agir.

Un droit d’asile à géométrie variable

Hommes et femmes politiques s’empressent aujourd’hui d’opérer un revirement radical de leurs discours quant aux politiques à déployer à l’encontre des personnes réfugiées. Emmanuel Macron qui s’engage à accueillir les réfugiés ukrainiens déclarait au moment de la prise de pouvoir des talibans en août 2021 : « Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent, et nourriraient les trafics de toute nature ».

Or l’OIM enregistre en 2021 plus de 700 personnes de nationalité afghane décédées en migration, soulignant de plus qu’il est difficile de compiler ces données et que la plupart des décès ne sont probablement pas documentés.

Dans la région de Calais où toutes les activités humanitaires ont été de plus en plus criminalisées dans le contexte de la politique du « zéro point de fixation », la maire Natacha Bouchart reçoit publiquement une famille de réfugiés ukrainiens pour symboliser son soutien et se dit choquée par le refoulement des Ukrainiens par les autorités anglaises, alors que les autres réfugiés tentant de rejoindre l’Angleterre sont refoulés depuis des années par les autorités françaises comme par les britanniques.

Le 7 mars 2022, le Comité exécutif du Réseau des Nations unies sur les migrations, publie, avec d’autres organisations, un appel solennel aux États pour agir et éviter les décès des personnes migrantes. Les politiques mises en place pour l’accueil des Ukrainiens sont essentielles pour protéger les vies des civils fuyant la guerre. Elles peuvent aussi servir d’exemple pour éviter plus de morts aux frontières, et devraient nous rappeler l’obligation d’offrir un accueil digne à toutes les personnes exilées. ----- *) Post-doctorante en sociologie, CRESPPA, CNRS, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH)

**) Professeur de sociologie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)


Photo : Des personnes tentent de traverser illégalement la Manche depuis la France pour rejoindre le Royaume-Uni à bord d'un zodiac le 15 mars 2022. Sameer Al-Doumy/AFP