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Relations internationales: Les visages du voyage juridique à l’époque contemporaine

Dans la tradition occidentale façonnée par le modèle du droit romain(34), le travail juridique est avant tout de nature textuelle. Rédiger un texte normatif, interpréter la norme à l’occasion d’un jugement, composer un ouvrage doctrinal, façonner un contrat : le double travail d’écriture et d’interprétation du droit se situe au cœur des activités du juriste, praticien comme universitaire. Homme de cabinet, le juriste circule d’un texte à l’autre, ne cessant de mettre ceux-ci en regard dans un constant jeu de transtextualité(35).



Laetitia Guerlain et Luisa Brunori I Cleo Themis – OpenEdition


L’historiographie a bien souligné à quel point les textes, lorsqu’ils circulent eux-mêmes, sont l’un des principaux « vecteurs concrets des transferts de savoirs »(36) et, partant, de la modification de la pensée. Il n’y a pas si longtemps que les historiens contemporanéistes du droit, dans le sillage d’une histoire matérielle du droit en plein essor(37), ont entamé ce vaste chantier de l’histoire de la circulation de la pensée juridique(38).


Que se passe-t-il, toutefois, lorsque le juriste circule entre deux espaces géographiques ? Se passe-t-il d’ailleurs toujours quelque chose ? Peut-on mesurer, autrement dit, les effets d’un changement de contexte spatial sur la pensée ? Ce dossier de Clio@Themis souhaiterait œuvrer dans une direction parallèle et complémentaire à celle de la circulation des textes : celle des voyages des hommes, tant l’ampleur des pérégrinations humaines, à l’époque contemporaine, suggère que la circulation des personnes constitue une autre modalité importante des transferts culturels(39) ou, plus simplement, un accélérateur de la pensée juridique par la confrontation avec un milieu géographique, intellectuel ou social différent. Le déplacement physique coïncide fréquemment avec des moments de déstabilisation de la pensée, de ruptures, d’accommodements et d’ajustements divers, de rencontres, voire de rejets, propres à conduire à un décentrage intellectuel.


Dans la mesure où le voyage constitue l’une des modalités les plus concrètes, mais également l’une des plus invisibles (ou invisibilisées), du travail intellectuel des juristes, il nous a semblé intéressant, dans le sillage des récents travaux d’histoire des savoirs consacrés à la matérialité du travail savant(40), d’interroger les modalités et les effets épistémologiques des circulations humaines des juristes, en faisant le constat de la très abondante historiographie en la matière, dans d’autres domaines du savoir que le droit.


Le fait, l’historiographie a, depuis quelques décennies, profondément renouvelé la question des pratiques savantes du voyage. En s’appuyant sur les acquis de l’histoire culturelle et sociale des sciences, elle a engagé des recherches relatives aux processus de construction des savoirs(41), en portant son attention, par exemple, sur les relations entre savants et institutions savantes(42) ou associatives(43), ou encore sur des catégories spécifiques de voyageurs comme les naturalistes44)), les archéologues(45) ou les anthropologues(46). La figure de l’explorateur a particulièrement retenu l’attention de l’historiographie(47) : à une époque de pré-disciplinarisation, ces aventuriers amateurs ont en effet largement contribué à la construction de savoirs naissants tels que la géographie et la cartographie48, particulièrement en situation coloniale(49). Les historiens se sont également emparés de la question des instructions aux voyageurs(50), tandis que les relations et récits de voyage, dans le cadre d’une histoire des représentations, ont été pris en charge par les études littéraires depuis les années 1980(51). Mise en avant par les historiens des sciences(52), la notion de « terrain » a, pour sa part, joué un grand rôle dans le renouvellement des perspectives. Alors que les historiens considéraient auparavant le cabinet du savant comme le lieu privilégié de construction des savoirs, le déplacement du regard vers le terrain a permis de dépasser le diptyque centre / périphérie, tout en mettant en lumière des aspects aussi cruciaux que l’absence de démarcation nette, sur le terrain, entre amateurs et scientifiques, activités scientifiques et vie quotidienne ou encore entre démarche intellectuelle et engagement physique(53).


Est-ce à dire que le juriste, reclus dans son cabinet de travail et happé par les méandres des textes, échapperait à ce xixe siècle des voyages(54), tout comme il serait hermétique à l’internationalisation des activités savantes de l’époque contemporaine(55) ? Assurément, non. Que ce soit en France – dans le sillage de l’avènement des enquêtes administratives, politiques ou sociales(56) –, dans les espaces ultramarins(57) ou à l’étranger, les juristes ne sont pas absents de cette multiplication des voyages, même si la mesure de leurs circulations demeure à évaluer. Entre nationalisme et cosmopolitisme intellectuels, les déplacements des juristes obéissent à de complexes logiques politico-intellectuelles qui en font d’indéniables agents de transfert des savoirs juridiques(58). Le présent numéro s’attache ainsi aux tenants et aux aboutissants des pérégrinations académiques qui montrent combien l’époque contemporaine, tout en se présentant comme une période de nationalisme intellectuel(59), pratique également intensément le comparatisme60, avec parfois pour horizon implicite une « véritable compétition internationale pour la suprématie scientifique »(61).


Au-delà de la question des sociabilités savantes, plusieurs contributions soulignent l’importance, pour l’innovation juridique, de la question de l’exil, particulièrement dans l’entre-deux-guerres, dans différents contextes. Si l’on savait déjà, grâce à une importante historiographie, combien les intellectuels exilés, plongés dans un milieu académique étranger, avaient contribué à agir comme des passeurs de savoirs, et ainsi favorisé des décentrements épistémiques(62), les juristes s’étaient,