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Repenser l'identité, ce mensonge qui unit et désunit...


La question de l’identité est l’une des lignes de fracture les plus profondes de nos sociétés. Elle est pour les uns une ligne de défense, vitale, face à la globalisation économique et aux flux migratoires, pour les autres, un marqueur politique de l’idéologie d’extrême-droite. Préoccupation centrale, quasiment existentielle, pour les premiers; faux problème, symptôme d’une fermeture condamnable à l’extérieur et à l’altérité, pour les seconds. Réalité menacée à sauvegarder d’un côté, fantasme délétère à éliminer de l’autre. Une telle bipolarisation peut-elle être dépassionnée et considérée d’un point de vue rationnel ou bien est-elle vouée à demeurer l’irréductible antagonisme entre deux partis irréconciliables ?

Par olivier Fressard Inonfiction - Kwame Anthony Appiah, qui enseigne la philosophie morale et politique dans une université américaine, expose dans le présent essai ses vues sur une question qui n’occupe donc pas seulement les spécialistes des sciences sociales, mais aussi, et plus encore, une opinion publique qui se déchire à son propos. Ce n’est pas, pour cet auteur, un sujet neuf : on lui doit déjà, en effet, une Éthique de l’identité et, sur un sujet connexe, traduit en français, Pour un nouveau cosmopolitisme . En raison de ses origines familiales, il porte en outre sur ces questions un regard nourri par un double ancrage culturel : celui d’une société africaine traditionnelle, les Ashantis du Ghana, où il a grandi, et celui du Royaume-Uni, où il a étudié dans la prestigieuse université de Cambridge.


Des étiquettes dont nous ne pouvons-nous passer


Le titre du présent essai, issu d’une série de conférences conçues pour la BBC, fournit d’emblée deux indices de la position de l’auteur. Tout d’abord, que les liens qui nous unissent collectivement ne sont jamais que des mensonges ; ensuite, que les identités ne doivent pas pour autant être congédiées, comme le lecteur pourrait l’anticiper, mais être repensées. L’auteur précise plus loin comment comprendre ces deux propositions. Pour commencer, quel que soit le genre d’identité auquel nous nous référons – il en distingue cinq et les examine successivement – nous nous trompons dans l’idée que nous nous en formons.


L’erreur consiste à concevoir que les identités tiennent à des propriétés que les individus possèdent intrinsèquement ou dont ils participent. Ce sont elles qui les affilieraient, spontanément ou naturellement. Or, cette idée est, selon Appiah, essentiellement fausse, car, soutient-il, les identités ne sont, en un sens, rien que des étiquettes (labels, en anglais) ; elles tiennent avant tout aux mots qui les nomment. Pour cette raison, elles peuvent être qualifiées, bien qu’elles nous lient effectivement, de mensongères. Curieusement, pointant la tromperie, l’auteur ne propose pas de l’éliminer, car, affirme-t-il, ces mensonges nous sont, malgré tout, indispensables. C’est que, en effet, ces étiquettes collectives ne nous divisent pas seulement, ne font pas que nous monter les uns contre les autres : seules aussi, elles permettent aux hommes de faire ensemble des choses. La tâche du philosophe est, dès lors, de contribuer à la fois à mieux les comprendre et à les réformer, d’autant plus que, nos identités ayant été forgées à partir d’idées qui prévalaient au XIXe siècle, il convient aujourd’hui de les adapter au nouveau siècle.


Cette enquête, portant tour à tour sur la religion, le pays, la couleur de peau, la classe sociale et la culture, Appiah déclare la mener en tant que philosophe. Cependant, probablement pour partie en raison du large public auquel cet essai s’adresse, il ne procède pas conceptuellement, comme le lecteur serait en droit de l’attendre. Il préfère recourir ici à de brefs récits, tantôt historiques, tantôt autobiographiques, chargés d’illustrer ses idées. L’argumentation, pas toujours explicite, doit le plus souvent, de ce fait, se lire en filigrane.

Dans un premier temps, Appiah donne une vue d’ensemble de sa théorie des identités. Après avoir rappelé que c’est le psychanalyste Erik Erikson qui a d’abord introduit, après la Deuxième Guerre mondiale, le vocabulaire de l’identité dans les sciences humaines, suivi par le sociologue Alvin W. Gouldner pour l’identité proprement sociale, il liste les principaux traits du phénomène identitaire. Pour commencer, si les identités, qui résultent de l’attribution d’étiquettes, de termes, importent tant aux hommes, c’est qu’elles ont une essentielle fonction intégratrice. Indiquant à chacun les groupes dans lesquels il s’insère, elles lui assignent ses appartenances sociales.


Cette affiliation à un ou plusieurs « nous » pourvoit tout individu de règles de conduite, de valeurs et d’objectifs. Essentiellement pratique et normative, elle fournit aux hommes des réponses aux questions liées à leur orientation dans l’existence. Les identités sont également de nature relationnelle en ce sens qu’elles se définissent les unes relativement aux autres, plus : en opposition les unes aux autres. C’est là une chose bien connue : se donner une identité, c’est ipso facto se distinguer d’une autre, dire « nous », c’est aussi bien s’adresser à un « vous » ou s’opposer à un « eux ».


Les identités sont aussi, poursuit Appiah, essentiellement contestées : leur définition et, partant, les délimitations des groupes qui y répondent, sont toujours controversées et objets de luttes sans fin. Il s’ensuit qu’elles ne se conçoivent pas, en général, dans un rapport d’égalité : elles sont, le plus souvent, mobilisées pour établir des hiérarchies ou instituer des rapports de pouvoir. Ainsi, être attaché à une identité, c’est bénéficier de certaines relations de solidarité, mais c’est aussi, relativement à l’extérieur, participer de relations d’exclusion, voire de domination. Enfin, conclut Appiah, la conception que les hommes se font, presque toujours, des identités est essentialiste.


Ce terme, qui fait aujourd’hui partie du sens commun critique, dénonce la métaphysique implicite à toute conception de soi comme entité fixe et immuable, donnée originairement une fois pour toutes. On lui oppose, principalement, la réalité foncièrement historique des phénomènes humains, réputés intrinsèquement mouvants et changeants. L’auteur insiste, lui, sur le fait que les identités « peuvent être maintenues ensemble par des récits, sans essence » . Une fois les identités portées à l’existence, cette tournure d’esprit essentialiste nourrit les stéréotypes : les représentations qu’elles prennent les unes des autres sont toujours extrêmement simplificatrices et réductrices. A contrario, les images, guère plus complexes, que nous formons de notre propre identité, ont une fonction idéalisante : elles visent à l’embellir.


L’identité comme destin et l’identité comme projet


Une fois cette théorie posée dans ses grands traits, la stratégie d’Appiah consiste, pour l’essentiel, à pointer le caractère presque toujours idéologique des identités. Contre cette logique des idées, spontanément simplificatrice et dogmatique, il mobilise des données empiriques. Il entend ainsi montrer que les définitions et délimitations identitaires sont régulièrement démenties par les faits, lesquels illustrent que les pensées concrètes et les actions ordinaires des hommes n’y sont généralement pas congruentes. Contestant l’imaginaire identitaire dominant, il constate, multiplement, que les prétendues identités collectives recouvrent, en réalité, une pluralité et une diversité irréductibles à l’unité simple et homogène qu’elles voudraient posséder. Toujours, la réalité, avec ses différences et ses divisions sans fin, vient contredire les prétentions.


Ces identités mensongères ou illusoires, Appiah les traque partout. Dans l’actualité, par exemple, lorsqu’il fait valoir que, si le Royaume-Uni a bien voté le Brexit, on ne saurait en déduire une identité anti-communautaire du pays puisque les Londoniens comme les Ecossais se sont, eux, prononcés contre. Dans le même esprit et à bien plus grande échelle, l’auteur conteste l’idée-même de civilisation ou de culture occidentale, chrétienne ou même européenne . Ce sont là, selon lui, des représentations idéologiques dont il voudrait qu’on abandonne l’idée-même . Qu’on oppose l’Occident à l’Orient ou à l’Islam, les délimitations opérées moyennant ces étiquettes feraient toujours violence à la réalité. Pour justifier son propos, Appiah se réfère, de manière assez convenue, à l’Andalousie arabe, où musulmans, chrétiens et juifs participaient d’une même vie intellectuelle et culturelle. Dans le même ordre d’idées, il juge illégitime que les Européens et les Occidentaux revendiquent une exclusivité sur l’héritage gréco-romain, présumé constitutif de leur identité propre, puisque les Arabes ont joué un rôle crucial dans sa transmission au Moyen Âge.