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Soulèvements sociaux et expériences de la violence

Dernière mise à jour : 3 avr.


Depuis 2010, des contestations d'ampleur ont agité bon nombre de contextes nationaux (Egypte, Tunisie, Algérie, Syrie, France, Ukraine, Biélorussie, Chili, Hong Kong, Colombie, États-Unis, Liban, etc.). Si elles renvoient à des situations et des enjeux politiques à chaque fois spécifiques, il existe néanmoins des expériences partagées et des récits concordants entre eux. Aux ressources argumentatives classiques (lutte contre la précarité, l’injustice, les inégalités économiques, etc.) s’ajoute une revendication à l’élargissement des orientations du vivre, des formes de vie, en somme à une transformation existentielle des manières d’être.

Ce retour du registre culturel, éventuellement romantique, dans la scène politique interroge tant du point de vue de ce qu’il dit de notre époque que dans sa capacité à tracer un avenir, des perspectives dans l’organisation du monde et dans le dépassement des contingences capitalistiques. Les soulèvements contemporains se singularisent en tant qu’ils ont tendance à s’accompagner à un moment ou à un autre de violences plus ou moins grandes. Cette recrudescence de la violence, généralement de faible intensité inquiète en particulier devant le constat d’une rupture des pratiques de délibération et d’une incapacité du système démocratique à faire face à la montée des postures radicales, à l’impatience populaire, et aux accès de colère voire de rage. Ces mouvements se distinguent également par le fait qu'ils revendiquent le dépassement des modalités habituelles d’intervention dans le champ politique. Aux pratiques syndicales ou politiques traditionnelles, sont préférés des modes d’intervention plus directs (occupation, blocage, opération coup de poing, manifestation « sauvage », etc.), sans porte-parole, sans hiérarchie, organisée de façon souple et « horizontale » grâce aux dispositifs numériques et sans ouverture à de possibles négociations ou compromis avec le pouvoir. En somme, ces mouvements semblent préfigurer une mise en crise des habitudes démocratiques, en particulier de la politique de composition qui fait du dialogue le principe essentiel de la résolution des conflits. Ce numéro propose de réfléchir aux dynamiques de ces soulèvements sociaux en portant une attention particulière à l’expérience sensible que les acteurs en font. Le pouvoir d’attraction du débordement des scènes politiques habituelles traduirait une passion heurtée pour le monde dont il convient d’interroger le sens politique plus général. Deux questions centrales sont ainsi étudiées dans ce numéro: pourquoi le recours à la violence et à la destruction matérielle attire-t-il au point que nombreux sont ceux qui y prennent aisément une part active? Et que dit la généralisation des pratiques de violence et de l’agir destructif de notre époque et des attentes existentielles qui se nichent en leur creux? En d’autres termes, que disent ces phénomènes sur notre époque, sur les attitudes qui se développent face au monde et sur la façon dont les révoltés s’y prennent pour le domestiquer? ''Soulèvements sociaux'' Auteurs : Alain Bertho, Élise Creully, Sophie Del Fa, Davide Gallo Lassere, Pauline Hachette, Romain Huët, Samuel Lamoureux, Cécile Lavergne, Coline Maestracci, Angelo Montoni, Jérémie Moualek, Tristan Stohellou. Éditions de la Maison des sciences de l'homme, n° 16, mars 2022.