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Soumission et manipulation

Dernière mise à jour : 16 juil.

Et si la liberté humaine était très différente de l’idée que nous en avons ? Loin de nous inciter à agir selon nos valeurs et aspirations, elle servirait de caution pour justifier des actions auxquelles nous n’avons pas pu nous soustraire.



SCIENCES HUMAINES I Il ne viendrait à personne l'idée de contester la valeur de la liberté. Et à nous, en tant que citoyens, moins qu'à quiconque. Pourtant, en tant que psychologues sociaux, nous ne pouvons que nous interroger sur le statut qu'a cette liberté dans nos sociétés précisément dites libérales.


Le mot liberté peut revêtir des significations diverses selon le point de vue considéré. Nous nous en tiendrons ici à l'une de ses significations les plus ordinaires : la liberté est l'état de la personne qui agit comme elle veut et non comme le veut quelqu'un d'autre. Imaginez par exemple qu'un ami vous demande de l'aider à réparer sa voiture. Vous acceptez sans que votre ami fasse pression. Vous aurez donc tendance à penser que vous avez agi en toute liberté, ce qui ne vous a pas empêché d'accepter de réaliser le travail demandé, quand bien même ne l'aurions-vous jamais entrepris de notre propre chef. Il ne s'agit pas là d'une fiction argumentative.


Qu’ils passent par la séduction ou par la pression, nous sommes tous soumis quotidiennement à des jeux d’influence. La manipulation commence lorsque nous n’en avons plus conscience.


Qu’il s’agisse d’un ado qui prétexte un coup de blues pour ne pas débarrasser la table, de votre patron qui vous couvre d’éloges tout en vous octroyant une charge de travail supplémentaire ou du candidat politique qui travestit l’histoire de France pour mieux pimenter son discours, la manipulation est omniprésente dans notre vie quotidienne. En politique, au travail, dans la pub, en famille, son champ semble s’étendre à l’infini, et la frontière semble bien poreuse entre la manipulation - qui a mauvaise presse et la persuasion - parée de toutes les vertus.


Si un chirurgien dit, par exemple, à un patient que l’opération médicale qu’il lui propose a 90 % de chances de réussir, cela n’a évidemment n’a pas le même impact que s’il lui dit qu’on recense 10 % d’échecs. Cet effet de cadrage qui permet d’influencer autrui de manière non coercitive ressort-il de la manipulation ou bien s’agit-il de l’influencer pour qu’il prenne la meilleure décision ?


En 2008, Nudge, le livre de l’économiste Richard Thaler et du juriste Cass Sunstein, avait pour ambition de renouveler notre conception des politiques publiques. L’ouvrage s’appuyait sur les théories de l’économie dite « comportementale », qui postule que l’homme n’est pas un animal rationnel cherchant à optimiser son intérêt, mais voit ses décisions affectées par une multitude de biais cognitifs et de réflexes émotionnels. Nudge, en anglais, signifie « coup de coude ».


Faire un nudge signifie pousser quelqu’un discrètement dans la direction qu’on souhaite lui voir prendre. Plutôt qu’œuvrer à l’aide de lois et de régulations, les auteurs se demandent s’il serait possible d’encourager le citoyen à prendre les bonnes décisions en orientant subtilement ses pulsions et ses biais inconscients. Cette idée a donné naissance à une doctrine qu’ils appellent le « paternalisme libertaire » (obliger et punir le moins possible, diriger discrètement, à coup de nudges) et conduit à une méthode, l’« architecture du choix » (par laquelle il s’agit de mettre en avant les options jugées les plus conformes au bien collectif).



Le pire manipulateur est sans conteste celui qui, à notre insu, nous pousse chaque jour à tirer des conclusions aberrantes, faire les mauvais choix, nous montrer irréalistes et injustes. C’est-à-dire nous-mêmes ! Nous aimons, en effet, croire à notre propre rationalité et pourtant, au quotidien, nous n’en faisons pas si souvent preuve. Pour cela, nul besoin d’être influencé par les autres : les mauvais choix que nous faisons alors que tout nous indique de rebrousser chemin, les fois où nous restons sur nos positions face aux arguments solides de l’interlocuteur, où nous jugeons hâtivement, et à tort, quelque chose ou quelqu’un…


Tout cela, nous y parvenons tout seuls, et très bien ! Mais qu’est-ce qui nous engage à maintenir et reproduire ces comportements irrationnels, inefficaces, voire contre-productifs ? Bien sûr, notre cerveau conservant des traces de son évolution, des régions ancestrales, liées à la survie puis aux émotions, interviennent parfois dans ces comportements irrationnels. Mais la réalité est plus complexe et ces mécanismes font intervenir des facteurs intrinsèques (biologiques et sociaux), et des facteurs extrinsèques, dont la nature peut être assez surprenante…


Nous sommes amenés à prendre continuellement des décisions tout en étant bombardés par une multitude d’informations. Or, les processus de décision rationnelle sont lents, coûteux en énergie, et ne nous permettent pas de suivre la cadence. C’est le cas notamment ur Internet. Comment s’orienter dans un océan d’informations sans hiérarchie et sans contrôle ? En développant plus spécifiquement le sens critique à l’école.


Rumeurs, perception biaisée du risque, théorie du complot… Si la dérégulation du marché de l’information sur Internet a ses vertus, elle rend parfois virales des propositions intellectuelles radicales (songeons aux arguments antivaccination, par exemple). Cette question est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne aussi les jeunes esprits, qui s’informent majoritairement sur la Toile. Elle peut être précédée d’une autre : sommes-nous destinés à l’irrationalité ou pouvons-nous compter sur une certaine disposition à l’esprit critique ? Si, inspirés de la littérature scientifique sur cette question, nous proposons de définir l’esprit critique comme la capacité à faire confiance à bon escient, suite à l’évaluation de la qualité des informations, opinions, connaissances à notre disposition (y compris les nôtres). Il doit être clair que l’être humain dispose de la compétence/faculté lui permettant l’identification de l’essence de ce qui se présente à lui.


Pour appréhender tous ces éléments et bien d’autres, lire le dossier infra :


SOMMAIRE DU DOSSIER

La main du diable ? Benoît Heilbrunn

Manipulation, influence, consentement : de quoi parle-t-on ?

Benoît Heilbrunn

La manipulation est une science appliquée, entretien avec David Colon Propos recueillis par Benoît Heilbrunn