Formes biologiques sauvages

FOCUS
L 'info autrement...

Trajectoires vers l’illégalité politique - Partie III

La littérature sur la violence politique et le terrorisme a souvent considéré les individus dans une perspective unidimensionnelle. Pourtant des facteurs causaux tels la répression ou l’engagement de proches, des contextes sociaux définis ou certaines formes de motivation ne peuvent expliquer à eux seuls pourquoi des individus s’engagent dans la violence politique et dans des groupes armés. Voici la troisième et dernière partie de cette étude.



Par Caroline Guibet Lafaye – Recherches sociologiques et anthropologiques


Pour la génération née au cours de la décennie 1950, les modalités d’intégration dans les groupes clandestins s’avèrent plus diversifiées. En revanche, pour la génération précédente (décennie 1950), qui a à peine vingt ans au moment où se déclenchent les premiers mouvements sociaux en 1967, la mise sur pied de structures extra-parlementaires, dans un contexte de clôture des opportunités politiques, est vécue comme une nécessité.


IV. L’engagement illégal individuel : rupture ou continuité ? (niveau micro)


A. L’“engagement par défaut”, une catégorie marginale

Faut-il en déduire que l’engagement de ces militants doit être envisagé sous la modalité de la rupture plutôt que de la continuité, c’est-à-dire d’un “engagement par défaut” (Becker, 2006), dont certains auteurs ont considéré qu’il caractérisait les militants d’extrême gauche italiens (voir Sommier, 2008) ? Cette forme d’implication est caractéristique de tout engagement réalisé sans que l’acteur en ait conscience […] [et qui] survient au travers d’une série d’actes dont aucun n’est capital, mais qui, pris tous ensemble, constituent pour l’acteur une série de paris subsidiaires d’une telle ampleur que ce dernier se trouve dans une situation où il ne veut pas les perdre.


L’enquête menée s’appuie sur des récits rétrospectifs ou des autobiographies tributaires d’un inévitable effet d’illusion rétrospective. Il n’a pas été possible de suivre les acteurs au cours de leur militantisme, pour des raisons évidentes dues à leur statut, ce qui rend délicate la mise en évidence de l’ “engagement par défaut”, c’est-à-dire d’un engagement progressif qui se serait fait sans réelle prise de conscience. Bien que l’enquête rétrospective ménage des phénomènes de mises en scène de soi et de reconstruction biographique, certains acteurs reconnaissent avoir été emportés par le flux des événements. A. Soldati (G 3) est sur ce point clairvoyante : Si vraiment je remonte ma conscience au moment où j’ai fait des choix, je n’arrive pas à trouver le moment : je pense que c’est des choses qui se sont déroulées de façon instinctive, sans se rendre compte des conséquences : on s’engage dans ce qui nous paraît juste à ce moment-là.


Cette réflexivité, à l’époque, limitée ne caractérise pas exclusivement les plus jeunes générations de militants (G 3), dans un contexte où des dizaines de milliers de personnes ont rejoint les mouvements extra-parlementaires, puisque Guillermo (G 2), qui entre dans le mouvement étudiant à 17 ans et dans LC à 20 ans, le reconnaît également, lorsqu’il évoque sa première action illégale.


B. Mise en récit de soi et production d’identité

Au-delà de ces deux occurrences, la mise en récit rétrospective suggère plusieurs modalités d’engagement coïncidant avec une articulation des temporalités individuelles, familiales et historiques. Le récit biographique est alors l’occasion d’une production d’identité. Celle-ci consiste dans la mise en cohérence d’une identité personnelle et d’une identité sociale, dans laquelle deux axes centraux interviennent : l’analyse réflexive de l’individu sur sa propre trajectoire, d’une part, et la mise en perspective – temporelle et historique – par l’acteur de cette dernière, dans le contexte sociohistori­que de son engagement passé, d’autre part. Les discours recueillis, dans le cadre d’entretiens rétrospectifs, permettent de saisir la façon dont l’acteur se construit à la fois dans un rapport réflexif, introspectif à lui-même et dans un rapport à l’histoire et au collectif qui fait de lui un acteur politique à part entière et pas seulement un “terroriste”. La mise en récit de sa propre trajectoire produit une trame temporelle, où s’opère «une mise en cohérence et une mise en perspective du récit de parcours» (Demazière, 2007).


Les mises en récit recueillies dessinent des types d’engagement distincts se distribuant le long d’un axe allant de la continuité à la rupture. En matière de continuité et plus précisément d’héritage, la mise en cohérence s’articule en référence à la “Résistance trahie”. Ce motif est une constante des discours recueillis et constitue un narratif central dans les représentations des militants d’extrême gauche. Il leur permet d’inscrire leur engagement dans la continuité d’une histoire familiale. La radicalisation violente relève alors d’un mécanisme d’interprétation de l’environnement qui justifie et/ou encourage le recours à la violence (Crettiez, 2011). Ce mécanisme se nourrit de représentations et de cadres de lecture mobilisés par les militants pour interpréter leur expérience vécue. Du côté de la rupture, une double modalité émerge faisant soit coïncider l’engagement avec un choix explicite et conscient, soit avec des phénomènes de “prise de conscience”. Chacune de ces catégories s’associe à des mises en perspective temporelles des parcours. Y sont décisifs aussi bien le choix des événements considérés comme significatifs que leur qualification. De la sorte, s’articulent respectivement les dimensions syntagmatique (choix des épisodes à raconter) et paradigmatique (choix des catégories pour les raconter). La qualification des attentats de la Piazza Fontana (1969) et de la gare de Bologne (1980) sous la terminologie des “massacres” d’État joue un rôle central, comme le récit de Margareth le met en exergue : Il y a eu aussi, c’est sûr, le “massacre” de Piazza Fontana, qui est un tournant, surtout en ce qui concerne le sujet de la violence, c’est-à-dire sur la quasi nécessité de recourir à la violence pour affirmer ses droits et un projet politique. Oui, c’est ça, une sorte d’obligation, sans quoi rien n’est possible. Ce sont les années pendant lesquelles on parle de “Résistance trahie”, qui renvoie à toutes les années depuis la Libération. Il y a donc pendant ces années, disons, une grande identification avec le mouvement de la Résistance et avec certains résistants.


Aux antipodes de l’ “engagement par défaut”, certains récits rétrospectifs font valoir la décision collective du choix de la lutte armée. Cette décision concerne aussi bien le fait de rejoindre une organisation clandestine que le recours aux armes. Dans les deux cas, il s’agit d’un choix réactif conçu et posé comme une réponse à une situation donnée dans un contexte de tension sociale exacerbée. Évoquant la succession de coups d’État à travers le monde entre 1969 et 1973, Federico (BR) estime qu’en ce qui [me] concerne moi et les gens que j’ai connus à l’époque, c’était une décision rationnelle. Bien entendu une décision rationnelle fondée sur une indignation absolue. Car la décision rationnelle ne suffit pas, on doit être vraiment fâché pour dire “je vais vous montrer”. Dans certaines limites évidemment, car ça c’est l’autre aspect : chacun était conscient de signifier peu, et d’être faible, donc ce n’est pas comme si l’on s’opposait par arrogance, on s’opposait parce qu’on ne voyait pas d’autres solutions.


Ce “choix rationnel” est au principe d’une rupture biographique ou, plus précisément, d’une bifurcation biographique. Cependant il s’agit moins d’une rupture que de l’émergence d’une nouvelle identité, perçue comme difficilement réversible ou questionnable, dans le contexte où la décision se trouve prise. La bifurcation coïncide avec l’adhésion à une croyance “totale” que l’on peut saisir dans le cadrage de l’Italie de l’époque. Les tensions sociales et politiques aussi bien dans le contexte de l’usine, entre factions politiques comme sur le plan politique national conduisent à des logiques, à des clivages représentationnels majeurs. Cette bifurcation biographique donne parfois lieu à une reconversion identitaire. On peut toutefois douter que, dans le cas de militants au très long parcours politique et en dépit de leur jeunesse, on se trouve face à un processus d’ “alternation”, c’est-à-dire à une transformation “quasi-totale” de la réalité subjective qui conduit l’individu à “devenir autre”, en adhérant à un “nouveau monde” subjectif. Les analyses précédemment proposées contribuent à écarter cette hypothèse. La transformation subjective de soi, mise en mots, constitue plutôt une étape dans une dynamique qui se veut irréversible, au moment où elle advient, mais dont la création de la figure du repenti a montré que tel est loin d’être toujours le cas.


Ce serait omettre la complexité de l’engagement illégal, avec tous les risques et les coûts qu’il implique, ainsi que les mécanismes dont il résulte que de considérer qu’il peut être rapporté à une date ou à un événement clef qui serait susceptible, en soi, d’expliquer l’engagement. Dès lors, il n’y a pas lieu de s’étonner que certains militants peinent à mettre en exergue cette date ou cet événement décisif dans leur trajectoire politique. Ce sont le plus souvent plusieurs événements, “une série d’actes” qui prennent sens les uns par rapport aux autres, à la manière de sédiments qui façonnent une carrière atypique par des effets de seuil mais aussi parfois de hasard. Même lorsque l’acteur institue au principe de son engagement un événement paradigmati­que, tel l’attentat de la Piazza Fontana fondateur de la stratégie de la tension, le récit montre qu’il s’inscrit dans un faisceau de faits et d’incidents, construisant une représentation du monde et nourrissant une disposition à l’action. Le discours de M. F. (LC), répondant au sens de son engagement, permet de le saisir : L’organisation illégale armée, ce n’est pas quelque chose que nous avons choisi. Du moins c’est comme ça qu’on le vivait. C’était quel­que chose qui nous était imposé par les circonstances historiques. Rends-toi compte que Piazza Fontana était considérée de manière universelle comme le début de tout, l’origine de toute cette histoire. Un truc particulièrement vrai dans mon cas. Je suis né véritablement ce jour-là, quand la bombe a explosé, c’était le jour de mes 14 ans. […] C’était vraiment la perte de l’innocence.


La «perte de l’innocence», que Margareth souligne également (voir supra), est certes incarnée par l’attentat du 12 décembre 1969 mais elle s’inscrit surtout sur l’horizon de la prise de conscience d’une collusion de l’État avec l’ennemi politique (l’extrême droite), de la partialité de la justice, du rôle des services secrets et des États-Unis en Italie, de la forclusion des opportunités politiques pour toute contestation extra-parlementaire (macro→micro). Les récits tendent donc à placer en exergue une séquence temporelle singulière, investie d’une signification spécifique. S’y associe une “croyance totale” qui s’incarne, pour les personnes interrogées, de façon récurrente dans l’adhésion à une idéologie révolutionnaire, la croyance en la possibilité d’un basculement politique majeur, dans le rôle conféré à l’extrême droite et au danger du redéploiement du fascisme dans l’Italie de l’époque (macro→micro).