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Trajectoire vers l’illégalité politique - Partie II

La littérature sur la violence politique et le terrorisme a souvent considéré les individus dans une perspective unidimensionnelle. Pourtant des facteurs causaux tels la répression ou l’engagement de proches, des contextes sociaux définis ou certaines formes de motivation ne peuvent expliquer à eux seuls pourquoi des individus s’engagent dans la violence politique et dans des groupes armés. Des mouvements contestataires de 1968-1969 à l’enlèvement puis à l’ex­écution d’Aldo Moro le 9 mai 1978 jusqu’à l’attaque de la base américaine d’Aviano le 2 septembre 1993 par les BR-PCC, l’Italie a connu des phases de violence politique légale et clandestine animées par une multitude de groupes extra-parlementaires ainsi que par la répression d’État. Voici la deuxième partie de cette étude.



Par Caroline Guibet Lafaye – Recherches sociologiques et anthropologiques


III. Trajectoires des militants extra-parlementaires vers la clandestinité

L’étude comparée du PIRA et des BR met en évidence trois voies d’entrée dans la lutte politique illégale, décrites comme des chemins “idéologi­que”, “instrumental” et “solidaire”. Chacun se caractérise par des interactions entre les motivations individuelles d’intégration dans les groupes clandestins (niveau micro), les réseaux qui facilitent le recrutement (niveau méso) et les effets de la répression sur les individus (niveau macro) (Bosi/Della Porta, 2012 :361). Ces dimensions interagissent également avec les contextes dans lesquels les luttes s’inscrivent (niveau macro). Constituant des idéaux-types, ces chemins n’excluent pas des passages entre les trois descriptions ni n’épuisent l’ensemble des parcours possibles de militants des organisations armées.


L’enquête que nous avons menée permet de préciser les caractéristiques de ces parcours idéaux-typiques qui tendent à recouvrir des différences générationnelles entre militants. Elle enrichit le travail de Bosi et Della Porta (2012) en particulier du fait des limites empiriques dans lesquelles celui-ci s’inscrit. Si, pour une part, 25 entretiens semi-directifs ont été réalisés avec d’anciens membres du PIRA (militants ordinaires plutôt que cadres), les parcours des Brigadistes ont été abordés à partir de l’exploitation d’entretiens réalisés dans le cadre d’un programme de recherche mené par l’Institut Carlo Cattaneo de Bologne depuis. Les auteurs ont exploité sept entretiens dont l’analyse a été complétée par celle de huit biographies et autobiographies d’ex-Brigadistes (Peci/Guerri, 1983 ; Curcio/Scialoja, 1993 ; Moretti, 1994 ; Balzerani, 1998 ; Franceschini, 1988 ; Morucci, 2004 ; Gallinari, 2006 ; Grandi, 2007).


L’étude proposée par Bosi et Della Porta met en lumière trois voies d’intégration dans les BR et, plus largement, dans la lutte illégale : les voies “idéologique”, “instrumentale” et “solidaire” dont nous allons rappeler brièvement les caractéristiques. Les acteurs dont le parcours s’explicite à partir du prisme idéologique sont issus de traditions familiales et/ou locales enracinées dans une conscience contre-hégémonique. Ils ont progressivement intégré les organisations ou groupes clandestins jusqu’à se porter vers des actions armées. Ils adhèrent à une représentation du monde et du contexte sociopolitique perçus comme propices à un basculement révolutionnaire. Ils y perçoivent des événements transformatifs dont ils considèrent qu’ils confirment leurs convictions antérieures et tendent à justifier le choix de l’activisme armé.


Alors que le groupe ayant emprunté la voie idéologique s’inscrit dans une forme de continuité avec son milieu d’origine, les militants ayant suivi la “voie instrumentale” connaissent une rupture plus marquée avec leur passé, lorsqu’ils entrent dans les groupes armés. Leur principale motivation est pragmatique et se résumerait à une interprétation de l’action politique “efficace”. À leurs yeux, seul l’activisme armé semble à même de conduire à des résultats concrets. Cette conviction s’est en particulier nourrie d’événements qui ont joué un rôle crucial dans leurs histoires de vie. Leur entrée dans ces groupes se serait opérée par le biais d’un contact personnel avec le(s) recruteur(s) qu’ils ont connu(s) grâce à leurs expériences antécédentes d’activisme sociopolitique.


Enfin, nombre de militants ont été poussés, dans la lutte clandestine, par la “voie solidariste” dans un contexte où le recours à la violence politique est le fruit d’une escalade du conflit. La principale motivation pour rejoin­dre les groupes clandestins n’est – ou plutôt, ne serait comme nous le verrons – alors ni idéologique ni pragmatique mais elle résiderait dans la nécessité (et/ou dans le sentiment) d’avoir à se défendre voire à venger les siens. Ces acteurs sont généralement entrés dans les groupes armés à des phases ultérieures de leur développement, à la différence des militants des deux premiers groupes.


Ces idéaux-types se distinguent donc à partir de plusieurs dimensions que sont : le passé familial, les modalités de recrutement dans les groupes illégaux (selon que les modalités de l’ “amplification identitaire”, de la “recherche d’identité”, de l’ “appropriation identitaire”), leurs représentations du monde, leur conception de l’action politique illégale voire violente, la place des événements transformatifs dans les trajectoires individuelles, le contexte de leur engagement, le rapport à la répression, les mobiles ayant présidé à ce dernier (idéologique vs. émotionnel ou affectif), les liens sociaux et affectifs ou le rapport aux pairs, les sentiments d’injustice qu’ils ont pu ou non éprouver. Afin de vérifier la pertinence de cette grille de lecture, non pas seulement pour les BR, mais pour les acteurs de la gauche extra-parlementaire engagés dans des actions politiques violentes, nous avons systématiquement retracé le parcours de chacun des individus interrogés et apprécié la place de chacune de ces dimensions dans sa trajectoire. Nous soulignerons la limite de la valeur heuristique de ces idéaux-types s’agissant en particulier des motivations et des trajectoires politiques.


Dans ce qui suit, nous mobiliserons la notion de trajectoire plutôt que celle de “carrière” pour autant que les trajectoires individuelles se structurent, tout au long d’une biographie, par des déplacements au sein d’espaces sociaux et, dans le cas traité, au sein du champ de la contestation sociale. Ces changements de position advenant en fonction des évolutions de la structure sociale et des positions intergénérationnelles, la notion est opératoire pour élucider les parcours biographiques des acteurs. Néanmoins la mise en évidence des modalités de l’engagement, c’est-à-dire du processus d’engagement (son “comment” au détriment de son “pourquoi”), pourrait également s’expliciter en termes de “carrière” conformément au «modèle séquentiel» de Becker . L’élucidation des interactions entre niveaux micro-, méso- et macrosociaux s’inscrit dans une démarche interactionniste qui place en son cœur l’analyse des carrières dans l’étude sociologique des mouvements sociaux. Notre approche y fait écho, dans la mesure où elle part des individus et de leur parcours de vie pour tenter de comprendre l’effet sur ces derniers des facteurs structurels de niveaux méso et macro mais également parce que nous convoquons l’analyse contextuelle pour comprendre les trajectoires. Or cette analyse articule les biographies aux groupes, aux réseaux d’appartenance et plus largement aux contextes sociopolitiques.


Pour réaliser cette exploration des trajectoires militantes, nous nous som­mes appuyées sur les travaux menés par D. A. Snow et D. McAdam (2000). Ceux-ci ont mis en évidence des modes d’adaptation des individus aux collectifs ainsi que les remaniements qu’ils impliquent. Snow et McAdam distinguent plusieurs types de “travail identitaire”, lequel consiste dans l’ensemble des discours et des pratiques par lesquels l’individu se façonne lui-même.


“Recherche d’identité”, “appropriation” et “amplification” identitaires

La première sous-catégorie, dite “convergence identitaire”, désigne la rencon­tre entre des individus ayant une identité sociale quasiment isomorphe avec l’identité collective d’un mouvement. Cette convergence s’opère soit par “appropriation identitaire”, soit par “recherche d’identité” : les individus s’engagent dans des mouvements dont l’identité collective est congruente avec leur identité sociale. On l’observe dans l’engagement au sein de certains mouvements religieux, pour des militants issus de traditions communiste ou antifasciste. L’ “appropriation identitaire” procède, pour sa part, de l’appropriation par des “entrepreneurs de mouvements sociaux” de réseaux de solidarité préexistants, les disposant à partager une identité commune.


Le travail identitaire peut également passer par une construction identitaire. Dans ce second cas, l’alignement entre identité sociale et identité collective nécessite un travail plus conséquent, allant d’un processus transformant de manière marginale la conception de soi d’un acteur à un changement radical. Dans le modèle de Snow et McAdam, la construction identitaire peut être le fruit de plusieurs processus qu’il s’agisse de l’ “amplification identitaire”, de la “consolidation identitaire”, de l’ “extension identitaire” ou enfin de la “transformation identitaire”.