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Trajectoires vers l’illégalité politique, le cas de l’Italie (1960-1980)

La littérature sur la violence politique et le terrorisme a souvent considéré les individus dans une perspective unidimensionnelle. Pourtant des facteurs causaux tels la répression ou l’engagement de proches, des contextes sociaux définis ou certaines formes de motivation ne peuvent expliquer à eux seuls pourquoi des individus s’engagent dans la violence politique et dans des groupes armés. Des mouvements contestataires de 1968-1969 à l’enlèvement puis à l’ex­écution d’Aldo Moro le 9 mai 1978 jusqu’à l’attaque de la base américaine d’Aviano, le 2 septembre 1993 par les BR-PCC, l’Italie a connu des phases de violence politique légale et clandestine animées par une multitude de groupes extra-parlementaires ainsi que par la répression d’État.



Par Caroline Guibet Lafaye I Recherches sociologiques et anthropologiques


Partie I : L'enquête


Les raisons et explications pour lesquelles un individu opte pour ces trajectoires sont multiples, son engagement se résumant rarement à une unique cause que les récits rétrospectifs et les analyses mettraient en avant, qu’il s’agisse de la répression, du militantisme des parents ou de la famille d’origine, d’une volonté de lutter contre un régime dictatorial (ou néo-fasciste dans le cas italien) et répressif.


Négliger cette complexité tend à produire une représentation des activistes armés comme des groupes homogènes, alors même que leurs parcours et leurs motivations varient beaucoup en fonction des circonstances, des contextes locaux et macrosociaux, des dispositions individuelles, des époques de l’engagement (voir Horgan, 2008). Afin de cerner la diversité de ces facteurs et leurs interactions réciproques, nous avons mené une enquête de sociologie qualitative auprès de 33 militants impliqués dans des organisations extra-parlementaires actives en Italie entre la fin des années 1960 et les années 1980. L’enquête s’est déroulée entre février 2016 et février 2020.


I. Introduction


De 1969 à 1982, 13 000 attentats sont recensés. Entre 1969 et 1986, 415 personnes sont tuées au cours de 14 600 attentats menés par l’ensemble des groupes illégaux, toute tendance politique confondu). Entre 1969 et 1984 des groupes néofascistes, tels qu’Avanguardia nazionale (Avant-garde nationale), Ordine Nuovo (Ordre nouveau) et Ordine nero (Ordre noir) sont à l’origine d’attentats particulièrement sanglants, contre des trains et des gares notamment, faisant au total 139 morts et 700 blessés. L’attaque la plus meurtrière a lieu le 2 août 1980 à la gare de Bologne. Elle tue 85 personnes et en blesse 200.


Plutôt que d’étudier la violence politique dans l’Italie d’alors à un seul niveau qu’il soit macrosociologique (environnements et contextes sociopolitiques influençant les choix stratégiques des acteurs), microsociologique (valeurs et motivations des militants) ou mésosociologique (groupes armés), nous avons l’envisagée à différents plans afin de proposer une analyse des dynamiques de la violence politique et d’offrir une compréhension à la fois plus globale et plus fine de celle-ci. En particulier, les récits recueillis permettent d’analyser finement les interactions entre ces niveaux. Le contexte sociopolitique (niveau macro) exerce une influence sur l’engagement, or cette influence est médiatisée par les perceptions des individus (niveau micro).


En soulignant la diversité des facteurs pesant sur les trajectoires vers l’illégalité politique, nous proposons un éclairage renouvelé sur les microfondements de la violence politique. Notre analyse s’inscrit dans une approche dynamique et interactive des conflits politiques aux niveaux à la fois macro- et mésosociaux, en plus de constituer un complément empirique des études sur les révoltes contemporaines en Italie. Il s’agira de dévoiler la pluralité des mécanismes conduisant à ce type d’engagement et l’interaction entre les facteurs impliqués. Seront ainsi mises en lumière les différentes modalités d’engagement dans l’activisme armé ou clandestin.


Notre perspective sera générationnelle. L’intérêt pour les générations, dans l’historiographie italienne, a été tardif et n’a pu se produire qu’à la suite d’un changement dans la perception des dynamiques des classes sociales et des mouvements politiques des XIXème et XXème siècles : ces mouvements ont finalement été appréhendés sous l’angle de la conflictualité entre générations et de l’expression des besoins des jeunes. Dans les années 1980, une tentative de reconstruction de l’expérience des générations de militants de la lutte armée a été faite, dans le but de percevoir non seulement les éléments de continuité, mais aussi les fractures inscrites dans leur vécu entre 68 et les années suivantes.


Les travaux les plus récents sur les parcours des militants illégaux, impliqués dans les luttes italiennes des années 1960-1980, qui ont notamment été réalisés à partir d’une étude comparative avec l’Armée Républicaine Irlandaise Provisoire (PIRA) d’Irlande du Nord, ont mis en évidence trois types de trajectoires correspondant chacune à des idéaux-types. Cette comparaison porte sur les BR plutôt que sur une pluralité de groupes clandestins à la différence de l’enquête que nous avons réalisée. Bosi et Della Porta suggèrent cependant que les conclusions de leurs travaux sur les militants armés du PIRA et des BR esquissent des voies de micro-mobilisation susceptibles de se retrouver dans d’autres grou­pes armés. Notre enquête permet toutefois de nuancer la caractérisation des “chemins de l’activisme armé” (dits “idéologique”, “instrumental” et “solidaire”) et de mettre à l’épreuve la trilogie proposée par Bosi et Della Porta (2012) sur le cas italien exclusivement, à partir d’un échantillon plus diversifié de militants clandestins.


L’analyse de nos données empiriques suggère notamment qu’une tradition familiale d’appartenance au communisme ou à l’antifascisme, une idéologie fortement charpentée, des événements décisifs, des phénomènes d’instrumentalisation, la répression, la violence d’État ou paramilitaire, un appel à l’action contre la répression constituent autant de mécanismes expliquant l’engagement dans l’illégalité politique.


Au-delà de l’extension du champ empirique de la recherche existant, notre étude, fondée sur une approche multi-niveaux, présente trois avantages : 1) elle autorise la mise en évidence de plusieurs mécanismes dans l’évolution des trajectoires individuelles ; 2) elle permet d’appréhender la variété des trajectoires d’engagement armé ou clandestin ; 3) elle présente une valeur heuristique supérieure à une approche monodimensionnelle, dans la mesure où un motif uni­que ne peut à lui seul expliquer adéquatement les variations dans les circonstances, les contextes, les dispositions d’acteurs (selon l’époque de leur engagement), les processus de recrutement, les représentations de l’ennemi évoluant au fil du temps, les contextes locaux et l’effet de la répression sur les individus.


Après avoir, de façon préliminaire, présenté l’enquête, nous envisagerons dans un premier temps les processus d’intégration dans les organisations clandestines. Nous considérerons ensuite l’interprétation de l’engagement illégal sous la modalité de la rupture ou de la continuité biographique pour enfin aborder la socialisation militante des enquêtés. L’ensemble de cette analyse offre au moins trois intérêts : 1) elle constitue, au plan empiri­que, une étude systématique des modalités d’engagement dans les organisations illégales italiennes entre les années 1960 et la fin des années 1980. Elle autorise à ce titre une relecture des conclusions proposées par la littérature secondaire relatives aux raisons de l’engagement illégal violent à partir d’un matériau empirique étendu. Elle assume une perspective générationnelle délaissée notamment dans l’historiographie italienne qui ne s’est intéressée que tardivement à l’histoire de la jeunesse. 2) D’un point de vue analytique, elle illustre la pertinence d’un cadre interprétatif convoquant plusieurs mécanismes. 3) Enfin, cette étude apporte un complément quant aux sources sur l’activisme clandestin et armé, en proposant une série de nouveaux entretiens avec les membres des mouvements illégaux italiens d’extrême gauche de la seconde moitié du XXème siècle. Elle contribue ainsi à un accroissement des données empiriques sur le terrorisme à partir d’un recueil de données primaires.