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Tu ne rompras point le jeûne en public !



J’ai décidé cette semaine d’attaquer un sujet brûlant et tout vous dire : le jeûne du mois de ramadan. Rassurez-vous, je ne vais pas faire de prosélytisme. La religion n’a jamais été ma tasse de thé, même si je suis issu d’une famille très conservatrice et donc élevé dans un environnement très « musulman » et très pratiquant, et j’en suis très fier. En parallèle, j’ai bénéficié aussi d’une éducation très moderne, très laïque, très ouverte et très tolérante, et j’en suis également très fier.

Par Mohamed Laâoussi


Cela étant précisé, je suis amené aujourd’hui à vous parler d’un fait qui ne peut pas être anodin tant il est grave, voire dramatique. On a l’habitude de qualifier notre pays de « musulman », et que « nous sommes tous des musulmans », ce qui n’est pas tout à fait faux. Mais pas tout à fait vrai, non plus. Si on nous le rappelle, parfois assez violemment, c’est souvent pour nous rappeler à l’ordre qu’il ne faut pas outrepasser certaines règles. Or, il ne s’agit pas forcément des lois musulmanes formellement connues et validées, mais uniquement les règles consensuelles convenues, celles qui arrangent les « rappeleurs d’ordre » .


Je vais donner deux exemples, pas plus : l’héritage et le jeûne du ramadan.


Pour l’héritage, en Islam bien sûr, il y a beaucoup de règles, mais il y en a une qui est sacro-sainte, immuable et intouchable, à savoir « au fils, une part équivalente à celle de deux filles ». En d’autres termes, le garçon hérite du double de la part de la fille. Cette règle-là, les hommes, même ceux les moins pratiquants ou pas pratiquants du tout, pourraient tuer si elle n’est pas respectée. Parce que, disent-ils, « nous sommes musulmans ».


Le second exemple, c’est le jeûne, celui du ramadan, qui est plus circonstanciel et ne concerne que la période hyper limitée du mois de ramadan. Là aussi, pendant la durée de ce mois d’abstinence officielle et quasi totale, tous les Marocains deviennent, ou plutôt redeviennent « musulmans », mais aussi donneurs de leçons, gardiens du temple et agents de contrôle, voire de répression.


Voilà donc deux exemples ou deux occasions, où les Marocains, et bien sûr les Marocaines, crient haut et fort leur appartenance à cette grande religion qu’est l’Islam, et deviennent plus intransigeants que l’intransigeance et plus puritains que les autorités religieuses, et parfois même les autorités judiciaires et policières.


C’est une excellente transition qui me permet d’attaquer d’une manière plus directe le sujet que j’ai choisi de traiter dans ma présente chronique.


Il y a 2 ou 3 jours, une information est tombée subitement comme une grande cuillère dans un bol de harira chaude : des jeunes hommes et des jeunes femmes, une trentaine dit-on, ont été arrêtés en “flagrant délit de non-respect du jeûne de ramadan” dans un café d’un quartier huppé du centre-ville de Casablanca, et ont été embarqués, avec tous les employés du café, dans un fourgon policier et dirigés vers le commissariat.


J’entends d’ici les réactions possibles qui vont me rappeler que nous sommes au Maroc, un pays musulman, et que la loi marocaine interdit, notamment à travers le fameux article 222 du code pénal, que « Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement d’un à six mois et d’une amende de 200 à 500 dirhams ». On ne peut être plus clair et plus précis.


Soit ! « Supposons » comme dirait mon voisin du dessus qui, tout en étant parfaitement marocain, comme vous et moi, il n’en demeure pas moins « notoirement connu pour son appartenance à la religion juive ». Mais, est-ce une raison de continuer d’appliquer un article qui date de l’ère du protectorat, et dont l’initiateur ne serait autre que le Maréchal Lyautey lui-même, lui qui était tout sauf musulman ? Et d’un !


De deux : est-ce qu’un café ou un restaurant est considéré, juridiquement, comme un « lieu public », alors que, administrativement, c’est une propriété privée ?


Je dois préciser qu’au moment de l’arrivée de la police, la porte de ce café était fermée, et donc, les éventuels non-jeûneurs et éventuelles non-jeûneuses qui s’y trouvaient, étaient invisibles de l’extérieur, et ne pouvaient en aucune manière ni gêner ni « choquer les sentiments des musulmans ».


Justement, moi, beaucoup de choses dans ce pays me choquent et m’ont toujours choqué, en tant que citoyen « notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane » et ce, toute l’année, et pas seulement durant le mois de ramadan. Je pourrais citer des dizaines d’exemples, mais je vais me contenter de quelques-uns : les chauffards qui passent constamment au feu rouge, qui ne respectent pas les sens interdits, les lignes continues, les passages-piétons… ; les corrupteurs, les corrompus qui sévissent chez nous depuis la nuit des temps et qui semblent ne plus choquer personne. J’ajouterais l’injustice sous toutes ses formes, les disparités sociales, l’état parfois calamiteux de nos hôpitaux, la situation catastrophique de notre enseignement public, les petits enfants qui dorment dehors dans le froid et qui sont livrés à tous les dangers, la précarité dans laquelle vivent des millions de Marocains et de Marocaines, musulmans et musulmanes, ou zide ou zide. Tous ces disfonctionnements et tous ces comportements pour le moins immoraux ne choquent-t-il pas tous ces musulmans puristes et légalistes ?


Je peux admettre que les archaïsmes aient la peau dure et résistent chez « le peuple », y compris chez les plus riches et les plus érudits, par contre je ne comprends pas quel est l’intérêt de nos pouvoirs publics – qui ont pourtant si changé ces dernières années – de continuer encore ce type d’erreurs qui, en plus d’être contreproductives, renforcent les idées rétrogrades et obsolètes et ceux qui les défendent, et en même temps ternissent l’image de notre pays à l’étranger, à un moment où nous gagnons tellement de points par ailleurs.


Je ne pourrais pas être plus clair.


En attendant, je vous dis à la semaine prochaine.


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Photo à la Une : AFP