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Une page d’Histoire politique marocaine : Le gouvernement Youssoufi (1998-2002)

Dernière mise à jour : 14 juil.

Le Maroc change. Politiquement s’entend. Manifester dans la rue n’est plus une phobie. Cet acte est devenu coutumier, voire outrancier, face à l’Etat, contre l’Etat. Est-ce là une force de caractère, ou un simple acquis d’une transition qui se dit foncièrement démocratique ?


Najib BENSBIA, 01/06/2002, mise à jour du 18 janvier 2022

A l’évidence, le gouvernement Youssoufi - sous le mandat duquel la manifestation dans la rue s’est factualisée au point de devenir un habitus social – avait a innové en son temps, bien qu’au fond et à tort ou à raison, on croit qu’il n’ait pas assez fait en matière de libertés publiques et de respect intégral des droits de l’Homme. Il est, en effet, naturel que les hommes qui exercent le pouvoir d'État aient tendance à vouloir soigner leur image ou, pour être plus global, veillent d'abord à tisser un réseau relationnel. Et, en fin de mandat, ils s'ingénient à ne pas prendre les décisions impopulaires qui pourraient avoir un output négatif sur leur carrière politique en phase électorale. Le risque est cependant double : perdre et son électorat et les clefs du pouvoir.


Le gouvernement Youssoufi, qualifié en son temps d’alternance consensuelle (entre le roi Hassan II et Abderrahman Youssoufi alors Premier Secrétaire de l’USFP), alors qu’il entrait dans le crépuscule de son mandat, voulait donner l’impression qu’il travaille en fonction d'une politique d'État ayant comme repères fonctionnels le développement du pays, la croissance économique durable et l'émancipation sociale de toutes les composantes de la nation, indépendamment de considérations conjoncturelles et, surtout, électoralistes dominantes à l’époque.


Le temps passant, les espoirs mis sur ce gouvernement, formé par l’essentiel des composantes de la gauche traditionnelle et le Parti de l’Istiqlal, se sont effrité au fil du temps. En fin de mandat (novembre 2002), l’USFP a tout perdu : la confiance populaire et l’alliance avec la monarchie qui, sous le nouveau règne, revint à la pratique huilée par le roi défunt en nommant un outsider du jeu partisan, Driss Jettou, homme d’affaire respecté par tous par ailleurs.


Pour comprendre ce double écueil, qui ruinera le futur immédiat et à moyen terme du Parti de Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid (leaders charismatiques de l’Union Socialiste), refaisons schématiquement le parcours politique de ce gouvernement.

La gestion perdue du temps réformiste

Lors de sa nomination, le 14 mars 1998, le gouvernement Youssoufi I avait l'espoir pour lui et la sympathie, voire l'adhésion sans réserve, de la plus grande frange des populations marocaines. L'état de grâce, dont il a bénéficié le long des 18 premiers mois de son exercice, s'explique par le fait, majeur et fondamental, qu'il était considéré comme le gouvernement populaire qui était au fait des besoins de la nation. En cela, ce gouvernement se devait de satisfaire l'instinct populaire primaire et, surtout, gérer habilement le temps qui s’offrait à lui pour connaître les dossiers puis, bien évidemment, agir en conséquence de la demande sociale immédiate.

Or, les mois se déroulant en mécanique infernale, le gouvernement Youssoufi I s'est complu dans la suffisance identitaire, sa composition hétéroclite (7 partis) et les ambitions antagoniques des uns et des autres des ministres-membres ont finalement joué contre lui pendant une bonne période de plus de trois ans. Ce qui s'est soldé, d'une part, par une lenteur inexpliquée à prendre le taureau des réformes urgentes par les cornes. D'autre part, au lieu de lister les actions politiques symboliques qui auraient pu le distinguer par rapport aux gouvernements précédents, l'équipe Youssoufi I s'est laissé piéger par la raison d'État, en occultant les dossiers où la sensibilité populaire aurait pu lui accorder un satisfecit inaliénable.


La restructuration technique du gouvernement et le remodelage de l'équipe Youssoufi II, quelque temps après, n'a pas abouti à tous les changements escomptés. Ainsi, au lieu de rompre avec le mode de gestion du gouvernement Youssoufi I, et donc tracer les lignes stratégiques de la phase deux du gouvernement dit d'alternance, en inscrivant à l'agenda gouvernemental la mise en œuvre des grands chantiers censés être réalisés par ce gouvernement supposé d'obédience populaire, le cabinet Youssoufi II est resté, à quelques décisions clefs près, sur les mêmes réflexes que le précédent, la timidité le disputant à l'hésitation.

Bien sûr, on pourrait comprendre qu'un gouvernement politique ne puisse faire abstraction de sa base électorale. Mais cette approche des choses suppose que ce gouvernement politique a derrière lui des acquis certains. Ce qui n'était pas le cas du gouvernement Youssoufi, dans ses versions I et II, en ce sens que les retombées directes de quelques réformes structurantes engagées ne donneraient leurs vrais fruits que plus tard. A contrario, d'autres grandes réformes, telles celles relatives à la fiscalité et à la législation du travail ont été ‘’’confondues’’ par un véritable mythe de Sisyphe, ce qui les a largué aux calendes grecques.


Pourtant, l'environnement économique et juridique de l'entreprise était alors empli de tant de dissonances que le capital national s’est plant, encore et toujours, d’être étouffé sous le poids de l'inertie administrative, de la mauvaise appréhension de son rôle social par les gouvernants et la complexification de ses relations au salariat. Mauvais procès en toute vraisemblance, puisque le gouvernement Youssoufi fut le seul qui ait vraiment appelé et agi pour mettre en œuvre la moralisation de la vie publique et qui ait, concrètement, travaillé pour qu’un minimum d’éthique commande au traitement et à la gestion des marchés publics.

Dans ce climat délétère, le politique n’a souffert de plusieurs tares dont deux, éreintantes : la sanction populaire pénalisante et l'imprévision de ce qui arriverait le lendemain de son départ des arcanes gouvernementales. Certes, il faut le lui accorder, le gouvernement Youssoufi a travaillé dans la double trajectoire, immédiate et à moyen terme sur deux grands dossiers au moins. En effet, l’équipe gouvernementale de l’alternance consensuelle a innové sur deux dossiers brûlants qui ont drainé l’essentiel du temps politique de cette transition dite démocratique. Il s’agit des deux grandes réformes attendues par tout le monde : Le Code des libertés publiques et le statut de la femme.

En réformant le Code des libertés publiques, le gouvernement Youssoufi a ouvert la première grande brèche dans le système de valeurs de l’Etat marocain des années 60/90. On peut, bien sûr, discuter de la portée fondamentale de cette réforme. On peut même dire que le Code des libertés publiques amendé en 2002 au Parlement n’a pas entièrement répond à l’ambition totale de libérer le Marocain de la vision répressive qu’ont les pouvoirs publics de l’Ordre et de la Sécurité. Mais, ce ne sont là que remarques subsidiaires, tant la réforme des dahirs portant lois sur les associations, les rassemblements publics et la presse a déstructuré dans leur fondement purement sécuritaire et antisocial les lois alors en vigueur.


Le gouvernement Youssoufi a, à cet égard, pu proposer une autre vision des libertés fondamentales, même dans leurs limites conjoncturelles, sachant que le Maroc est, en ce temps, en transition d’un modèle d’Etat et de gouvernance dirigiste et autoritariste, à un autre développant des mécanismes de participation populaire à la gestion de la chose publique. La philosophie ayant présidé à la mise en train, à partir de l’année 1994 avec la création d’un ministère des Droits de l’Homme et du Conseil consultatif portant sur le même dossier, d’une politique publique défense des droits de l’Homme, introduite par l’ancien règne, quand bien même fût-elle calculée et induite de la pression extérieure, a trouvé avec ce gouvernement une première expression matérielle, d’abord dans les textes de loi, mais surtout dans le comportement quotidien de l’agent d’autorité.

Liberté vs anarchie...